Les oiseaux ne se cachent plus pour mourir

Les oiseaux ne se cachent plus pour mourir

Le Marocain fuit l’hôpital public bondé pour atterrir en institutions Covid privées. La famille paie et déculpabilise. Le patient simple a même droit à un programme nutritionnel sur mesure pour la Covid. Les combinaisons fusent. Avec un peu de chance, vous aurez droit à un massage spécial Covid.

«Selon une légende, il est un oiseau qui ne chante qu’une seule fois de toute sa vie, plus suavement que n’importe quelle autre créature qui soit sur terre. Dès l’instant où il quitte le nid, il part à la recherche d’un arbre aux rameaux épineux et ne connaît aucun repos avant de l’avoir trouvé. Puis, tout en chantant à travers les branches sauvages, il s’empale sur l’épine la plus longue, la plus acérée. Et, en mourant, il s’élève au-dessus de son agonie dans un chant qui surpasse celui de l’alouette et du rossignol. Un chant suprême dont la vie est le prix ! Le monde entier se fige pour l’entendre, et Dieu dans son ciel sourit. Car le meilleur n’est atteint qu’aux dépens d’une grande douleur… ou c’est du moins ce que dit la légende».

Colleen Mc Cullough
Les oiseaux se cachent pour mourir

Par Dr Imane Kendili
Psychiatre-addictologue

Le corps médical est en deuil. Les aigles n’ont plus d’envergure. Le vol plané pique du nez.
De grands noms de la médecine marocaine ont tiré leur révérence. La passion et l’engagement des pionniers de la chirurgie marocaine s’inscrivent encore pour quelques semaines sur les murs des facebookers qu’ils ont enseigné ou sur les colonnes de journaux engagés.
Quelle perte ! On se désole, en effet. On larmoie devant les photos éclatantes des années glorieuses. Certains se risquent à des déclarations ou spéculations. Mieux encore, si les grands partent, les vautours sans envergure perdurent.

La Covid met le corps médical sur le front à mal. L’épuisement moral a raison de la force physique tout comme la raison épuise la passion humaine, même des grands aigles.
On les croyait infaillibles. Miroir oblige. A travers les aigles, les canards cancanent sur les plateaux de télévision étalant leurs aigles de vautours sans jamais s’envoler. Ça parle, ça se projette, ça se déploie dans le vide et l’avidité.
De la poudre aux yeux et des habits de soie habillés de mots mercantiles et d’inhumanité.
La Covid enrichit. Quand les aigles se posent pour s’éteindre, les oies courent à la faucheuse qui enrichit. La Covid tue. La Covid n’est pas une obligation de résultats. C’est une nouvelle maladie. Le monde entier peine. On ne fait que ce qu’on peut. Par contre, on s’équipe et on remplit des étages entiers et on facture à l’entrée 60.000 dirhams. Qui dit mieux ?
Le Marocain fuit l’hôpital public bondé pour atterrir en institutions Covid privées. La famille paie et déculpabilise. Le patient simple a même droit à un programme nutritionnel sur mesure pour la Covid. Les combinaisons fusent. Avec un peu de chance, vous aurez droit à un massage spécial Covid.

Et oui ! La réalité est que l’immunité de certains permet le sur-mesure et que l’immunité d’autres les envoit en ambulance à minuit dans des réanimations dignes de ce nom.
Si les faucons volent encore sur la ville, nous restons protégés par Hierax. Mais jusqu’à quand ? Hierax a choisi les hommes pour devenir l’enfer des oiseaux. Mais l’homme est un ingrat. Il fuit sa réalité en fuyant le pragmatisme des faucons protecteurs pour se faire engraisser comme un chapon.
C’est le cas de le dire ! On s’engraisse de fausses émotions. On épure son chagrin derrière nos écrans de smartphones et on éponge ses larmes dans le sucre dégoulinant d’un mauvais vin ou d’un thé après de poison blanc. Pour finir, on se rassure à avaler des burgers et des pizzas fraîchement livrées et on voyage à travers des sushis bigarrés. On se remplit. On comble le vide d’une vie faite de fanfreluches et on y laisse des plumes. Nos plumes royales gisent sur la chaussée vite balayées car dures à assumer. Heureusement, nous avons nos plumes strassées, colorées, améliorées, parfumées. La médecine et la chirurgie esthétique explosent en temps de Covid. Le masque est vécu comme une bénédiction. On peut souligner, pigmenter et grossir ses lèvres sans crainte car le masque permet de garder ses activités «intellectuelles» pendant la guérison qui prend quand même quelques jours. On peut enfin se refaire une beauté à travers les filtres «beauté» d’Instagram en vrai.

On échange nos plumes fières contre des plumes synthétiques qui brillent et on se demande pourquoi nous ne savons plus voler. Icare et Dédale sont oubliés. L’homme d’aujourd’hui a refoulé le passé.
L’alouette ne chante plus. Le hibou est épuisé. Les merles virevoltent encore sans aucune attention. Le rossignol est has-been. Trop communs. La couleur noire n’est plus d’usage. Elle ne brille pas assez. L’homme a perdu sa magie.
Les vautours observent et agitent les colombes de la paix en étendards fossilisés.

La mention des oiseaux chanteurs oriente les récits de l’histoire vers une mimesis de la nature. Une mimesis qui représente une harmonie naturelle dont les oiseaux sont les gardiens. La symbolique du règne ailé a une forte consonance métaphysique. L’oiseau est le poème-lien entre l’homme et le monde. La prévalence du vautour sur le faucon et le hibou a inquiété nos ancêtres et semble avoir été effacée de nos mémoires.
La plainte a remplacé le chant dans nos cieux. Les voix ne s’élèvent plus en fado guttural pour les pertes de nos faucons protecteurs. Le chant du graal n’est plus. Le bouffon a remplacé le chevalier. Le foret est celle de l’errance silencieuse, les paroles de repentir à Dieu sont compétitives et fusent pour éviter sa décime au profit du voisin moins pieux. Les tartuffes de la Covid remplissent leurs murs et leurs stories et fuient du regard le gardien de voiture avide de 3 dirhams du haut de leurs voitures de luxe, un chapelet à la main.
Les oiseaux se sont tus. La vie de l’homme moderne exige de quitter les oiseaux.

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