Lettre à mon fils (Deuxième missive)

Lettre à mon fils (Deuxième missive)

Il est une heure trente du matin quand je me dirige vers la salle de repos des médecins pour respirer et ingurgiter un énième café.
Casablanca est une de ces villes qui ne dorment jamais ; d’autant plus si vous êtes le psychiatre de garde à l’unique unité d’urgences psychiatriques de la capitale économique et des villes avoisinantes au sein d’un centre universitaire qui s’est vu octroyer le titre de centre psychiatrique collaborateur de l’OMS grâce à un grand Monsieur * qui a pris sa retraite et avec lui la retraite d’un fleuron international d’une grande psychiatrie marocaine universitaire de trente années ; trente années de lutte contre la stigmatisation des pouvoirs publics et trente années de lutte pour imposer une psychiatrie marocaine reconnue aujourd’hui.

Le burlesque c’est bien qu’ayant obtenu ce titre de centre collaborateur OMS et bien qu’affilié au seul CHU d’une grande ville comme Casablanca, le service de psychiatrie, qui brassait et brasse toujours près du quart de toutes les urgences du CHU Ibn Rochd de Casablanca, était sujet d’amnésie totale dès qu’il s’agissait de budgets, de personnel paramédical spécialisé nécessaire ou encore quand il y avait besoin d’un simple nouveau tensiomètre. Et au grand dam de tous, je le souligne : ce centre survivait dans sa plus grande partie de ses bénévoles, ses donateurs et de l’huile de coude des membres du personnel soignant.
Mais ceci n’est pas notre sujet. Je suis très facilement emportée par mes élucubrations et je veux cet écrit vivant et vrai, donc dès ces premières lignes je te fais la promesse de ne pas corriger mon message, de te dire dans les mots les plus simples de maman mes pensées, mes émotions et mes dialogues intérieurs avec toi mon amour. Donc, ce soir-là j’étais de garde de week-end, il pleuvait des cordes et je sirotais ce que je disais être un énième café, assise après une soixantaine de consultations ; certaines plus urgentes que d’autres mais toutes tellement humaines. Et c’est cette dimension de mon métier que j’aimerais un jour te faire comprendre mon amour.

* Référence au Pr Driss Moussaoui, chef de service du CPU de Casablanca pendant plus de 30 ans
Maman est médecin mon amour et a choisi la psychiatrie car dans le monde mercantile dans lequel nous vivons aujourd’hui c’est une spécialité tellement humaine où la grandeur de l’Homme est reconnue dans ses états les plus vils et les plus misérables.
Je te ferai lire Pascal mon bébé et tu verras qu’être grand n’est pas seulement physique ou matériel, qu’être grand n’est pas toujours situation ou diplôme,qu’être grand ne veut pas dire regarder les gens les plus faibles de haut ou toiser du regard les plus forts pour délimiter son territoire.
Être grand c’est reconnaître sa faiblesse, la faiblesse des autres, accepter sa misère et la misère des autres sans jamais perdre espoir en l’Homme et sans pour autant en attendre un retour.Être grand c’est aussi regarder dans les yeux les plus faibles et partager son territoire avec le plus faible et le plus fort en ayant pour seul souci le partage émotionnel humain qui n’a pas d’égal.Être grand c’est reconnaître sa misère humaine. Ce soir-là était une garde comme les autres où maman, véritable éponge de souffrances humaines, partageait ce rôle avec un monsieur d’une cinquantaine d’années: l’infirmier de nuit des urgences psychiatriques.
Z. faisait ce métier depuis près de trente ans sans aucune lassitude, avec l’air le plus jovial que je connaisse ; il reconnaissait les patients d’un regard, évaluait leur dangerosité dans un bonsoir et gagnait leur confiance d’une poignée de main. Je te parle d’un monsieur d’un mètre soixante-cinq avec de l’embonpoint et une impressionnante moustache, des petits yeux vifs et malicieusement intelligents ainsi qu’un air de paysan breton version marocaine.

Alors que je te parle en moi, Z. déboule dans la chambrette de garde, les mains dans les poches et un béret sur la tète :
«Nous avons de la visite», annonce-t-il d’un ton jovial, «une première consultation, inconnu au bataillon !» ajoute-t-il de sa voix rocailleuse.
«Je finirai ce café plus tard»
Je m’installai sur ce fauteuil ridé destiné au médecin de garde dans la salle d’entretien et me préparai à les recevoir. Je vis entrer une dame fluette recroquevillée, hirsute, vêtue de ce que je pouvais difficilement dire être une djellaba noire malmenée et trempée, jetant des regards furtifs effrayés derrière elle.
Je lui demandai de prendre place. Elle devait avoir trente-deux ou trente-trois ans mais son visage ravagé et son regard terrorisé laissaient croire un âge beaucoup plus avancé.
«Vous a-t-on agressée Madame ? Que se passe-t-il ?»
La tête entre les mains, toujours recroquevillée, elle se mit à répéter inlassablement «ouldi ! Allah !!Allah !!ouldi» *
Je répétai, en lui demandant de me regarder : «Qu’est-il arrivé à votre fils a lalla** ?»
Comme elle ne répondait pas, je respectai sa douleur et son silence.
Il pleuvait de plus en plus fort et le fouettement de la pluie sur les vitres usées devenait agaçant.
Puis je repris : «Qu’est-il arrivé à votre enfant a lalla ?»
Elle leva le regard vers moi, plongea ses enfers dans mes yeux et d’une voix lacérée me dit «mon bébé, mon bébé» tout en berçant le vide ténébreux de ses bras «mon bébé se drogue, aidez-moi».
Je respectai à nouveau sa souffrance pendant quelques minutes interminables.
La pluie avait cessé de tambouriner ces vitres branlantes de misère humaine.
*Mon fils ! Mon Dieu ! Mon fils !
** Lalla dans ce contexte veut dire Madame
Je regardais encore pleuvoir son âme de mère quand Z. entra dans la pièce : «Son fils est intenable, on lui fait une injection docteur ?»
«Je veux le voir en entretien d’abord», dis-je d’une voix sourde.
Quelques secondes après arrivait un jeune garçon freluquet qui avait hérité de la physionomie de sa mère. Il avait quinze ans et des poussières et un joli visage d’enfant.
Il était furibond, difficilement maîtrisé par les deux agents de police qui l’avait amené après une plainte des voisins qui auraient entendu sa mère hurler alors qu’il la battait.
Comment ce jeune freluquet au visage d’ange pouvait-il battre sa mère ?
Ça aurait été ta question mon amour et j’y répondrai.
Je demandai à ce qu’on lui retire ses menottes et qu’on le laisse s’asseoir.
Il jetait des regards noirs à sa mère qui pleurait en silence.
«Pourquoi frappais-tu ta mère ?» «Que s’est-il passé ?»
D’un air désinvolte, le regard fuyant et la tête haute, il me dit :
«Mais Docteur, vous êtes la seule à pouvoir comprendre. Je suis addict «moudmin», j’ai besoin de fumer, ce n’est que du haschisch, une drogue douce et cette peste refuse de me donner de l’argent ! Elle dit que son fils, son sang, ne doit pas se droguer. «Mais c’est normal !», ajoute-t-il avec un grand sourire narquois et dans un soupir : «Elle n’a pas fait d’études, elle ne peut pas savoir. Pas comme vous».

C’est te dire l’intelligence, le pouvoir de manipulation et de séduction d’un patient dépendant quel que soit son âge, son niveau d’éducation ou son rang social. Prise de panique, sa mère réagit : «Regardez ses bras Docteur !!! Il ne faut pas l’écouter, il dupe tout le monde ! Je vous jure qu’il est malade ! Il prend boula Hamra* !! Gardez-le, hospitalisez-le !! Je vous en conjure !!».
Avant qu’on ait eu le temps d’intervenir, le fils déboula sur sa mère, lui arracha son fichu tartan qu’elle avait ajusté pendant qu’on parlait, et lui mit son poing dans les côtes.
Les policiers, Z. et moi eûmes du mal à le retenir et devant cette déferlante d’agressivité nous dûmes d’abord lui faire une injection.
*Boula Hamra : fait référence au Rivotril lequel est détourné de son usage thérapeutique et vendu au marché noir par plaquettes de 7 ou 10 comprimés. Ces plaquettes sont appelées «samta» soit «ceinture» et consommées en grande quantité.
Pendant que Z. faisait cette injection, la pluie avait repris de plus belle.
Inquiète, se tortillant les mains, sa mère s’inquiétait : son bébé avait tellement peur des piqûres.
Une fois calmé, notre jeune patient put reprendre l’entretien.
Je lui demandai de retirer sa chemise : il n’y avait plus une seule parcelle de son torse, ventre, bras et avant-bras qui ne fut lacérée au couteau donnant lieu à une «carte géographique», comme il l’appelait d’un ton railleur non dénué de souffrance, carte géographique d’un corps mutilé au couteau où s’embrasaient cicatrices pénibles et nouvelles scarifications, témoignage d’une dépendance aux drogues qui creusait passionnément son lit après s’être emparée de son corps et réduit en esclavage son âme. Pendant qu’il me montrait d’une fausse fierté ses «blessures de guerre» sa mère caressa son bras et me dit «ouldi est beau Docteur, si vous aviez vu sa peau auparavant ? Il était magnifique ! C’est le mauvais œil !».
Alors qu’excédé par ses démonstrations d’amour il la repoussait, elle continuait : «Ce n’est pas sa faute Docteur. C’est mon aîné ça a été dur pour lui. Son père nous a quittés pour une autre femme et j’ai quatre enfants. Je suis absente à travailler comme ménagère toute la journée pour pas grand-chose puisque je n’ai pas été à l’école et n’ai aucune formation. Et puis on vit à la médina,vous savez ce que c’est, Docteur, c’est du haschich, de la colle et des comprimés partout…».
Elle justifiait, s’essoufflait encore et encore pour défendre son fils, restaurer son image, le déculpabiliser et se culpabiliser elle de ses agissements, de sa peau de chagrin humaine, de sa dépendance. Elle faisait son purgatoire.

C’était la première fois de ma vie que je caressais les limites de l’empathie qui maintiennent le psychiatre à distance professionnelle de ses patients.
Une fois la porte fermée, Z. et moi retournions dans le bureau quand la mère, qui s’était réfugiée durant l’hospitalisation musclée, surgit de nulle part et se jeta à nos pieds en baisant le sol mouillé.
Horriblement mal à l’aise nous tentions de la relever alors qu’elle s’agenouillait de nouveau ou essayait de nous baiser la main nous remerciant, nous suppliant de soigner son fils, de le sauver.
Je la quittai pour me refaire un café alors que Z. lui offrait un verre d’eau et lui demandait de reprendre ses esprits.
Ce café n’avait plus le même goût mon amour.
Ce café était chargé de son amertume et ébranlait mon angoisse existentielle. L’empathie n’était alors de mise qu’en abord puisque mon âme transcendée envisageait pour la première fois les «sévices» de la maternité.
Je regardai mon ventre de sept mois tout rond, et reposai cette tasse de café.Ça suffisait pour ce soir-là.
Je décidai alors de t’écrire pour t’expliquer les drogues mon amour et te supplier : «Jamais de drogues mon fils !!!».

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