L’Homme refuse d’être libre

L’Homme refuse d’être libre

«Comme l’eau ne peut pas se transformer ainsi que lorsque des causes déterminantes l’amènent à l’un ou à l’autre de ses états, de même l’homme ne peut faire ce qu’il se persuade être en son pouvoir que lorsque des motifs particuliers l’y déterminent».
Arthur Schopenhauer.

Par Dr Imane Kendili
Psychiatre-addictologue

La liberté opprime l’Homme d’aujourd’hui. Je ne dirais pas l’Homme moderne car jamais version plus caduque de cette humanité n’a existé. L’Homme d’aujourd’hui est l’aboutissement d’une réelle régression de cette même humanité qui se targue de milliers d’années de soi-disant évolution. Une humanité investie d’un paradoxe essentiel. Celui-ci est mû par un égo démesuré. Il est sous-tendu par la volonté de donner une valeur nouvelle au sens de la liberté comme elle n’a jamais été définie auparavant. La définition première de la liberté aurait pour principe premier, depuis Aristote, la Nature. L’Antiquité, elle, donne comme valeur transcendée au concept de liberté, l’absence de contrainte qui reste aujourd’hui pour l’Homme «Normal», la conscience première de sa liberté arbitraire. Or, nous avons oublié ou refoulé que si la contrainte peut priver l’Homme de sa liberté, l’ignorance, elle, l’assujettit. Ainsi, sommes-nous tous soumis et contraints au nom de la liberté. Une liberté prédéfinie par cette modernité, déjà obsolète que nous vivons, une liberté ficelée par un déterminisme conditionné. Car on vous offre une liberté à la carte matérialisée. La substance et la matérialisation sont les postulats de la vie normale, telle qu’elle nous est servie. Elle est préétablie avec des contours barbelés, réduisant ainsi la liberté dans son percept. Le percept tirant son essence dans l’émotion fait jaillir l’angoisse dans ses différents sillons. Des sillons que la Nature ne régit plus.

Car la Nature est bien difficile à contrôler et à assujettir. L’angoisse existentielle, décrite, vécue, analysée, philosophée, biologisée ou sociologisée n’est plus à l’ordre du jour, parce qu’innée et déterminée par l’impulsion environnementale, soit le cours de nos vies et les obstacles que nous rencontrons. Mais l’Homme n’aime pas les surprises. L’inattendu doit absolument être contrôlé. Attendre le déroulement de sa vie est bien trop angoissant. Autant le prévoir. Autant le travailler en un bien commun dans le meilleur des mondes où plus rien n’est à venir puisque les hommes se suivent et se ressemblent.

De ce fait, leurs rêves sont les mêmes. Leurs aspirations sont identiques. Mieux encore, leurs amours épousent leur Moi démesuré pour une haine de soi inconsciente. L’Homme naît libre mais il cherche la contrainte. Il mesure son âme et l’emprisonne. Il met en place un baromètre de l’étendue des possibles au nom de la morale, de la loi, d’autrui, de la politique…, qui ne sont que la connotation directe de ses angoisses. On nourrit le monstre en prétendant le faire disparaître. On se tend l’os pour tâter l’oie qu’on a gavée. Et on se met un tronc dans l’œil en affirmant mieux voir.
De l’antiquité à nos jours, nous avons séparé l’âme du corps. Nous avons matérialisé l’âme en lui donnant des marges et en donnant un cadre à cette liberté. Liberté de désirer. Liberté de son corps. Liberté de paraître. Liberté de se vêtir. Liberté de travailler. Liberté de produire… Le tout simplement pour exister et non pour vivre. Exister au sens substantiel est bien plus facile. Donner matière aux choses permet des contours.

Les contours permettent des limites. Les limites permettent le contrôle. Le contrôle permet la mesure. La mesure ouvre de nouvelles portes à la souffrance. Une angoisse barométrée et contrôlée implose en un champ d’autres angoisses et crée la démesure de la souffrance humaine. La sublimation n’est guère moderne. Ceci on le sait. La créativité est l’apanage des fous. Les arts sont jetés aux oubliettes, et deviennent, du coup, une espèce de valeur commerciale, une source de soins par l’absurde. Dans ce sens, l’expression de la pensée et des émotions, la sublimation de l’angoisse existentielle pour un idéal imaginé ou imagé, transcendant l’émotion vers l’acceptation et l’élévation, s’avèrent trop longues, trop fastidieuses. Il y a plus rapide. Plus simple. Plus efficace.

Prenons les femmes qui se ruent sur les étalages. Sauf que le vêtement n’a plus besoin d’être porté. Car l’acquisition est plus importante que l’objet et son utilité. Les achats compulsifs sont une addiction comportementale à part entière adoptée et acceptée. La compulsion est une réelle révélation. Pire encore ! Quand la mère consomme les magasins, les enfants pianotent à la Play, leurs grands frères s’allument des joints tandis que les sœurs fixent leur image dans un miroir.
Le plaisir immédiat et l’attribut matériel sont rassurants. Ce sont de véritables objets contraphobiques agonisants. Puisque les phobies s’joutent les unes aux autres nourrissant ainsi un monstre intrinsèque qui grandit dans et par le vide.
Il est impressionnant de voir cette angoisse du vide et cette course à le combler.
Une course effrénée à se fuir et à se remplir indéfiniment. On se gave à en vomir. On se gave de sucre, de cocaïne, d’alcool, de cannabis, de jeux vidéo, d’images pornographiques, de paradis artificiels, vite consommés, vite échangés. Combler, se combler et surtout remplir le vide. Se combler et combler ses failles. Se gaver d’objets, d’homme-objet, de femme-objet, d’enfant-objet. L’autre est un moyen de satisfaire un besoin : celui, bien clair, de me faire plaisir. Etre comblé à la recherche de plaisirs toujours plus insatisfaisants. Insatisfaction et comblement font bon ménage.

Et on fait grandir ses failles jusqu’à ce qu’elles soient si larges, si profondes pour qu’on s’y noie. Ce qu’il faut retenir, c’est que tout ceci se met en branle, au nom du bonheur et au nom de sa liberté. Impressionnant ! On s’aliène et on se menotte en quête de liberté et de bonheur. La liberté est un mot qui chante plus qu’il ne parle mais il a tellement chanté que c’est une cacophonie invraisemblable. On est libre d’agresser. On est libre de se droguer. On est libre de détruire. On est libre de polluer. On est libre de voler. On est libre de violer. On est libre de soudoyer. On est libre d’arracher. On est enfin libre de se détruire. Or, on le sait, bonheur et plaisir ne peuvent se conjuguer à la liberté automatiquement. Puisque bonheur et plaisir ne peuvent se conjuguer biologiquement.

Ceci, les neurosciences l’ont démontré depuis un moment. Le bonheur se construit sur la quête de soi. C’est un cheminement profond et long qui permettrait une forme d’élévation. Celle-ci pourrait mener vers une probable définition de cette béatitude plate que pourrait être le bonheur. On peut ici parler d’un arrêt du temps qui coule et qui nous coule. Le bonheur d’un être libre découlerait immanquablement de sa faculté de maîtrise du temps. Reste à le prouver. Ceci est un autre sujet…
Encore faut-il que l’homme éprouve du plaisir dans la béatitude plate. Au cœur du calme. Dans l’absence de remous. Dans l’entente de soi. Dans la conscience de soi. Sûrement pas. Le tumulte et le conflit sont plus percutants. La sensation est plus marquante que le sentiment. On doit bien se rendre compte que l’homme refuse le bonheur, d’une certaine façon. Et comme il refuse le bonheur, il refuse, du même coup, la liberté. Sa liberté.

Ce qui demeure certain c’est que vivre le fantasme est plus sensationnel et moins engageant. Comme le fait de clamer et de revendiquer sa liberté assure l’homme de son incapacité de contrôle. La fatalité permet la suprématie du temps et l’homme refoule sa conscience de soi et du monde dans un inconscient qu’il a créé, et qu’il nourrit pour s’assurer de ne jamais être libre.

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