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Nos assis

Nos assis

Les assis en référence à Rimbaud et son poème. Nos assis n’ont plus 20 ans. Nos assis ne rêvent plus, ne se projettent plus.

 

A quel moment s’arrête-t-on de rêver l’avenir ? Mais que faisons-nous là ? Et pour combien de temps encore ? Et puis un jour, devant son miroir, on découvre que l’on est devenu vieux. Que nos souvenirs sont maintenant plus nombreux que nos projets. Et que la personne avec qui vous avez partagé votre vie a pris des rides elle aussi. Nous voilà tout à coup fragilisés. Le corps a des ratés ; notre raison aussi. Les jours se soustraient les uns des autres à la vitesse de l’éclair.

On voit mourir autour de soi des êtres qui nous étaient chers et précieux. Quand on regarde derrière et que l’on voit la distance que nous avons franchie, on s’aperçoit que notre vie n’aura été qu’une longue traversée du désert, avec ça et là, bien sûr, des oasis pour la désaltérer quelquefois. Mais, nous n’avons marché que sur du sable, la plupart du temps, et avec des mirages plein les yeux», écrit René Berthiaume, dans «Le regard du Hibou, les cahiers coloriés de l’aube et du crépuscule».

Le mot vieux est l’un des mots les plus laids qui soient. Je préfère les personnes d’un certain âge. Ou encore mieux et plus poétique : les anciens. Ceux qui portent en eux un héritage qui nous dépasse de loin. Et ce n’est pas là une question d’années. Combien de vieillards vivent entre nous alors qu’ils n’ont que quarante ans au compteur? Et combien d’anciens qui évoluent dans la vie tels des enfants heureux et sereins ? La formule galvaudée qui dit que «l’âge n’est qu’un nombre» n’est pas tout à fait fausse. Cela dépend de chacun de nous de cheminer vers son destin, avec plus de profondeur, devenant chaque jour la meilleure version de lui-même, accumulant les jours et les années, dans la joie et l’acceptation. Sans amertume. Sans la moindre rancœur. Sans ressentiment. Sans regrets, surtout. Vivre, c’est accepter de mourir.

C’est cela même son essence.

La mort qui n’est pas la fin, mais le début d’un autre cycle. Mais pour mourir, il faut d’abord vivre et cheminer vers ses vieux jours, vers cette aurore de la dernière nuit qui annonce des soleils levants. «La vieillesse ne devient médiocre que lorsqu’elle prend des airs de jeunesse», écrivait Hermann Hesse.

Mais rien de tout ceci n’est possible, sans amour. Sans tendresse. Sans affection. Sans complicité. Sans partage. Sans le don de soi. Rien de tout ceci n’est possible sans dignité. Ces anciens, femmes et hommes, ont besoin d’attention. Ils ont besoin qu’on s’occupe d’eux, qu’on les entoure de chaleur et joie de vivre.

L’erreur que nous faisons, c’est que nous les mettons de côté, aujourd’hui. On les marginalise. On les oublie presque. Avec d’ailleurs ce mot retraite, qui est d’une agressivité crade. Retraite qui veut dire retrait, mise au ban, fin de partie. C’est pour cette raison que quand on finit son parcours comme femme et comme homme qui a travaillé durant de longues années pour vivre, subvenir aux besoins des siens et assumer ses responsabilités, le jour que l’on quitte le bureau, l’usine ou la société, c’est le début d’une nouvelle vie. C’est une seconde naissance. C’est une deuxième chance pour vivre autrement, pour profiter du temps et des heures, pour s’occuper et faire ce qu’on aime, pour voyager, pour renouer des amitiés, pour donner encore plus d’amour à ses enfants et ses petits-enfants, pour trouver un autre travail, pour produire, pour se recycler, pour ne pas céder au vide et à la vacuité, pour éviter de devenir un boulet pour les autres.  Car ce qui tue les anciens, c’est l’oisiveté, c’est le vide, c’est l’inaction, c’est l’inactivité, c’est le sentiment de ne plus servir à rien. Ce qui est tout à fait faux.

Au contraire, une femme d’âge certain, un homme ancien, ont l’expérience de la vie, ils ont le recul, ils ont appris à l’école des jours, ils savent ce que nous autres nous ignorons encore. Ils sont notre héritage vivant. Ils sont notre histoire marchant encore entre nous et nous invitant à voir et à méditer sur les multiples sens de la vie et de la société. Toutes ces personnes âgées sont une réelle école de la vie. «Les conseils de la vieillesse éclairent sans échauffer, comme le soleil d’hiver», disait Vauvenargues à juste titre. Et comme il est doux ce soleil d’hiver. C’est dans cette optique qu’il faut aimer et respecter les anciens. Il faut les tenir en haute estime. Il faut les écouter. Il faut apprendre d’eux. Et surtout, il faut leur donner en continu le sentiment qu’ils ont une grande place au sein de la famille et de la société. Car, une société qui se débarrasse de ses anciens est une société sans avenir.

C’est une société qui se condamne elle-même à l’amnésie et à l’oubli. C’est dans ce sens qu’il ne faut jamais stigmatiser les anciens. Tout comme il ne faut jamais leur faire sentir qu’ils sont en fin de course, car la vie n’est pas un sprint, mais une course de fond qui peut redonner de la force et de l’assise.

La mort qui n’est pas la fin, mais le début d’un autre cycle. Mais pour mourir, il faut d’abord vivre et cheminer vers ses vieux jours, vers cette aurore de la dernière nuit qui annonce des soleils levants.

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