Que philosopher, c’est apprendre… à vivre

Que philosopher, c’est apprendre… à vivre

«Philosopher c’est penser sa vie et vivre mieux», André Comte- Sponville

L’apprivoisement de la mort et la reconnaissance de sa finitude cachent paradoxalement un désir d’éternité. Soucieux de perdurer mais conscient de l’impossibilité (physiquement parlant) de réaliser un tel vœu, l’homme doit reconsidérer cette envie si ardente et si enracinée dans son être. 

Par Farouk Youssef (*)

La dialectique de la vie et de la mort a, depuis la nuit des temps, taraudé l’esprit humain. Souvent tiraillé entre l’instinct de vie (Eros) et la tentation de la mort (Thanatos), l’homme, cet inconnu, se lance dans une aventure incertaine. Le vouloir mourir constitue, pour lui, le pendant négatif du vouloir vivre. Cette dualité ancestrale souligne en filigrane l’épineuse question de l’existence : quelle est la finalité de notre vie ? Peut/doit-on vivre en faisant fi de la mort ?

D’un côté, le désir intuitif ou conscient de se préserver pousse l’homme à déployer force et énergie pour s’arracher à l’incontournable mort. Son attachement à la vie est si grand, si intense qu’il est souvent prêt à toutes les folies pour jouir d’une existence épanouie. Exaucer ses rêves – des plus simples aux plus inconcevables, voire déréistiques- est sa raison d’être. Craignant de souffrir une plate et ennuyeuse survie, l’homme se livre à une quête incessante de la félicité. Chaque action (relationnelle, économique, intellectuelle ou spirituelle) traduit d’une certaine manière cette volonté naturelle et obsédante qu’a l’être humain d’être heureux et le demeurer. Mais l’histoire (aussi bien personnelle que collective) le détrompe. Le bonheur parfait n’est pas de ce monde. Jouir continûment serait une gageure. Sporadique, la liesse ressentie dans des circonstances données peut s’éclipser subitement, même si les raisons matérielles et rationnelles de sa persistance sont toujours de mise. La prise de conscience de l’aspect éphémère et épisodique du bonheur mène l’homme, de gré ou de force, à composer avec le réel, à accepter une réalité contrastée où plaisir et déplaisir s’entremêlent tantôt comme l’a justement ressentie M. de Montaigne lorsqu’il s’exclame : «Comme nous pleurons et rions d’une même chose», et tantôt se neutralisent : le plus chanceux des mortels, le plus prospère, le plus épanoui, à la perte d’un être cher, à la vue d’une scène troublante, à la suite d’un accident, ne peut demeurer coi ; le voilà bouleversé, désemparé, incapable de contenir le flot d’émotions morbides qui s’emparent de lui. Sa liesse se mue subitement en sinistrose, les signes extérieurs de sa suffisance en symptômes d’une angoisse viscérale. L’être en question se rend compte que le secret d’une vie heureuse lui échappe.

D’un autre côté, la mort le guette. Elle peut surgir de nulle part. Sa mémoire a fatalement emmagasiné la liste interminable des êtres qui ne sont plus. Proches ou inconnus, grands ou petits, hommes ou femmes, ayant succombé jadis ou récemment, tous ont un dénominateur commun, celui de passer de vie à trépas. Cette image ineffaçable et tragique de la mort que la réalité cautionne, chaque personne la perçoit, la vit ; elle peut même en mourir si elle ne s’en détourne par mille amusements. Pour certains, ce divertissement est couardise, il dénote la faillite d’un être incapable d’assumer son destin, optant pour une fuite passagère et vaine ; pour d’autres, c’est intelligence : puisque la mort est l’antonyme de la vie, ne pas y penser ni la penser serait synonyme d’une vie jouissive et paisible.

Aussi cette soif de la jouissance à l’abri de la mort est-elle la traduction littérale- défigurée- du carpe diem antique. Adopter une telle attitude c’est signer doublement son contrat de mort : d’une part, considérer la jouissance immédiate comme gage d’une vie pleine et authentique, sans vergogne, sans souci de ce qui fut ni de ce qui sera (advienne que pourra), c’est faire preuve de désengagement aussi bien social et politique qu’existentiel ; d’autre part, passer sous silence une question si épineuse et si intime que la mort, n’est-ce pas méconnaître l’essence de sa vie ? N’est-ce pas se perdre en croyant s’affirmer ? La parabole mise en scène dans Peau de chagrin traduit parfaitement cette tension suicidaire où l’homme se meurt en se dépensant frénétiquement. Voulant vivre intensément, on hâte plutôt notre déperdition. Que faire donc ?
Être de passage, l’homme se heurte à une aporie ; il doit accomplir une mission impossible, ou presque : vivre pleinement sans oublier sa condition de mortel. Il est invité ainsi à conjuguer simultanément vivre et mourir au présent existentiel, car les deux notions sont consubstantielles l’une l’autre.

Puisque la phobie de la mort nous pousse à la craindre et la fuir, la penser et l’apprivoiser nous permettra possiblement de la mieux connaître. Or la connaissance de la mort n’est pas une invitation à teinter notre vie de morosité ni la dépeindre du sceau de la résignation, tant s’en faut. L’objectif d’une telle approche consiste plutôt à considérer la fatalité de la mort tel un don précieux pour qu’on puisse accomplir, en aventureux, de belles œuvres sans être gênés par notre fin. Du coup, chaque jour, chaque moment de notre vie est exceptionnel.

Ce n’est pas un moment volé à la mort, c’est plutôt un instant ouvert sur l’éternité. Les enfants sont nos maîtres en la matière ; eux qui savent porter un regard toujours nouveau, toujours renouvelé et étonné sur les choses et les êtres qui les environnent ; eux qui, indifférents au joug de la connaissance, habitent le monde avec la légèreté de l’oiseau ; eux dont la perception du monde est immédiate, naïve. Et c’est cette naïveté chère à Bachelard qui peut aider les adultes, ce monde des sages fiers de leur connaissance sûre et figée, à s’en défaire pour connaître le monde en visiteurs émerveillés des secrets et spécificités que recèlent chaque moment et chaque histoire de leur passage sur terre.
L’apprivoisement de la mort et la reconnaissance de sa finitude cachent paradoxalement un désir d’éternité. Soucieux de perdurer mais conscient de l’impossibilité (physiquement parlant) de réaliser un tel vœu, l’homme doit reconsidérer cette envie si ardente et si enracinée dans son être.

L’enjeu consiste donc à perdurer autrement. Si l’homme est destiné à disparaître, son œuvre demeure non seulement telle une trace de son existence, mais aussi et surtout comme témoignage indélébile du génie humain qui défie sa condition pour s’ouvrir triomphalement sur l’éternité. Si l’artiste meurt, l’art demeure. Si l’homme est condamné à trépasser, son âme généreuse, son esprit inventif, ses performances laborieusement acquises serviront de passerelle entre sa vie de visiteur et la postérité.
Eternels visiteurs, laissons des traces de combat !

(*) Professeur agrégé de français
Cpge : Alkhansaa – Casablanca

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