Quel temps pour demain ?

Quel temps pour demain ?

«Le temps s’en va, le temps s’en va, madame ; Las ! Le temps, non, mais nous nous en allons.» Pierre de Ronsard

Par Dr Imane Kendili
Psychiatre-addictologue

Le tout technologique a ouvert tous les horizons. En un siècle, le tour du monde en 80 jours n’est plus un périple, mais une évidence à la carte, en un tour de main. Il suffit d’en avoir les moyens financiers et le temps. Le temps. Un paramètre qui est déifié de nos jours. Un paramètre majeur qui a fait de l’homme un automate qui court, montre en main, derrière des objectifs matérialisés et selon une échelle barométrée au diktat de la performance. La performance. Un paramètre moderne qui régit tout. La performance au travail, la performance sexuelle. La performance à produire et surtout à consommer. La seule performance qu’on occulte est la performance intellectuelle. Car elle ne peut être mesurée. Le savoir n’a pas de début, encore moins de fin. Or, la frustration de l’apprentissage qui permet l’élévation, et non l’éducation primaire codifiée et limitatrice, n’est guère tolérée.

Nous n’avons pas le temps. Google est là pour réfléchir à notre place. Les réseaux sociaux nous disent comment vivre, et on mesure sa réussite à des critères primaires, importés de la préhistoire. Qu’ai-je accumulé dans ma grotte? Il est bien drôle de voir le nombre d’immatriculations WW circulant en grand nombre dans la métropole depuis le confinement. «Achetez votre monture technologique et payez-la en 2021 !». Et, on se rue chez les concessionnaires de luxe. Le plus hilarant c’est qu’on ne peut même pas faire galoper ses chevaux. Nous sommes en crise sanitaire mondiale. Pire encore. On a tout fait pour communiquer contre vents et marées en tissant des toiles à travers la planète. Pour quel résultat ? Des humains enchaînés à leurs smartphones n’adressant pas la parole à leurs conjoints, à leurs enfants… On a tout fait pour confondre le jour et la nuit, à maintenir une lumière intense à faire pâlir le soleil dans bien des villes grouillantes dans le monde. Pour quel impact ? Insomnie chez les jeunes et moins jeunes, irritabilité, dépression, impulsivité, mauvaise hygiène de vie… On a tout fait pour quadriller le ciel et gagner en déplacement, vite et loin. Pour quelle réalité ? Le ciel est quadrillé mais nos nez sont tributaires de tests Covid et des listes de couleur nous classant par zones décident de nos déplacements. A quoi bon ?

Jamais je n’ai reçu autant de jeunes angoissés de leur avenir ou d’adultes éplorés en un temps aussi record. Pour gagner du temps probablement.
On angoisse de ses autorisations de déplacement. Entre les villes. Mais pas seulement. En Europe, géographie oblige, mais aussi partout ailleurs.
On peut rêver à la carte de ses voyages de plaisir. Mais aujourd’hui, on fantasme sa réunion de travail ou ses études à l’étranger car à force de tisser sans relâche, les araignées humaines se sont retrouvées empêtrées dans leurs accros inextricables. La situation est kafkaïenne. On a pensé l’Homme-araignée. Nous y sommes.
Vous étudierez au Canada de chez vous. Vous visiterez Bali de votre salon. Vous ferez vos réunions de votre terrasse. Tout en virtuel. Nous sommes tellement proches à être loin des autres. Nous avons réduit toutes les frontières jusqu’à arriver à ne plus avoir besoin de sortir de chez soi.

Avec ou sans Covid. A nier notre environnement pour le tout technologique, notre environnement nous renie. Oubliez les cookies chauds canadiens et le froid «revigorifiant». Oubliez les marchés flottants asiatiques. Oubliez les terrasses parisiennes ou la tournée des pubs londonienne. Oubliez les pyramides, elles viendront à vous.
Zoom a déjà permis les réunions d’amis de chez soi. On gagne du temps. Les vernissages et expositions sont virtuels. Les conférences également. Les visites de musées. Les matchs de foot également.
Tout devient tellement fastidieux pour un humain dans une course effrénée contre le temps. La quatorzaine est de rigueur dans bien des pays avec cette Covid. Or, nous n’avons pas le temps. La Covid tombe à pic pour accélérer le tissage. Et c’est ainsi que le tour du monde en 80 jours se fera désormais en 800 jours. A force de vouloir gagner du temps, le temps nous gagne et nous possède. Nous aurons tout le temps de perdre du temps à faire des queues pour des tests aller et des tests retour. Nous aurons tout le temps de vivre des quatorzaines à n’en plus prendre un avion. Nous aurons tout le temps de vivre notre Toile à distance, empêtrés dans nos habitudes sans idéaux humains.
Humain est un mot déjà à repenser. Obsolète.

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