Chroniques

Rabat / Tunis, la grande incompréhension

Mustapha Tossa Journaliste éditorialiste

Imbrication
Le Maroc s’étonne de voir le leadership tunisien sacrifier avec autant d’aisance ses précieuses relations avec le Maroc. Et la Tunisie de Kais Saied s’enferme dans un silence diplomatique sur le sujet et évite de donner des justifications à ce changement.

Récemment, la télévision publique tunisienne a mené une campagne contre le Maroc d’une telle violence que cela sentait ouvertement la mission commandée par un service, soit pour faire passer un message, soit pour traduire une humeur ou un état d’esprit. En évoquant ouvertement l’hypothèse d’un Maroc obéré de son Sahara, ce média officiel tunisien épouse la propagande algérienne sur le sujet et se met volontairement au service de l’agenda régional proclamé par Alger.
L’attitude des officiels tunisiens est d’autant plus surprenante que logiquement avec la dernière résolution des Nations Unies sur le Sahara marocain et cette dynamique internationale qui reconnaît la souveraineté du Maroc sur ses provinces du Sud, elles auraient dû prendre conscience de l’erreur stratégique à continuer à nager à contre-courant de l’histoire. Or malgré la tendance générale en faveur de la solution marocaine, le régime tunisien s’accroche à son alliance avec Alger sur le Sahara.

Ce changement tunisien était aussi attendu pour des raisons historiques. La Tunisie avait toujours observé une neutralité positive sur les enjeux de pouvoir et de concurrence politique au Maghreb. Le tournant pro-algérien a été pris depuis que le président Kais Saied est au pouvoir. Sans aucune explication, sans aucune communication, Kais Saied s’est mis volontairement sous l’aile protectrice de l’armée algérienne en épousant sa vision de la relation avec le Maroc.

Et depuis, une grande incompréhension s’est installée entre Rabat et Tunis. Le Maroc s’étonne de voir le leadership tunisien sacrifier avec autant d’aisance ses précieuses relations avec le Maroc. Et la Tunisie de Kais Saied s’enferme dans un silence diplomatique sur le sujet et évite de donner des justifications à ce changement. Ces deux attitudes ont fini par installer une atmosphère glaciale entre les deux pays qui semblent avoir mis leurs amitiés politiques en pause en attendant des jours meilleurs. Kais Saied est d’autant plus silencieux sur le Maroc que de nombreuses voix tunisiennes ont essayé de l’alerter sur la fausse direction qu’il donne à ses choix diplomatiques. Il donne cette lourde impression que l’homme est ligoté dans ses ambitions et ses volontés par une généreuse aide économique algérienne doublée d’une alliance militaire entre les deux pays. Et sa marge de manœuvre est très étroite. Car à supposer que le président Kais Saied veuille se libérer de l’influence algérienne, il paraît aujourd’hui comme pris en otage de cette relation toxique avec Alger. De nombreuses voix tunisiennes ont essayé de l’alerter sur l’impasse de ces choix politiques mais sans aucune réaction.

Bien au contraire. Plus Kais Saied est objet de critiques de la part de ses concitoyens, plus il durcit sa politique en interne devenant presque une copie conforme de la dictature algérienne en Tunisie. D’où cette tension permanente avec les organisations des droits de l’Homme, d’où ce bras de fer politique avec les instances de l’Union européenne qui ne restera pas sans conséquences dans les relations de la Tunisie avec l’espace européen.
À la grande désolation des Tunisiens et de pays amis de la Tunisie, sous Kais Saied, la Tunisie est devenue une annexe politique de l’Algérie. Elle adopte les mêmes postions à l’égard des grandes crises régionales. Kais Saied a poussé le mimétisme à l’encontre du président Abdelmajid Tebboune jusqu’à cultiver presque la même intimité politique à l’égard d’un pays honni par la communauté internationale comme l’Iran.

D’ailleurs, par rapport au régime algérien, Kais Saied est devenu le seul « invité de prestige» quand il lui arrive d’organiser des agapes à vocation dite internationale. Dans les archives diplomatiques de Tebboune, Kais Saied est celui qui apparaît le plus fréquemment à ses côtés.
Entre Rabat et Tunis, les relations sont gelées. Il existe une grande opportunité pour leur redonner vie et chaleur. Elle concerne la possibilité pour leur régime de Kais Saied d’adopter une posture plus réaliste et moins dépendante d’Alger sur la question du Sahara. Mais au vu de l’imbrication des intérêts entre Alger et Tunis, Kais Saied ne pourra le faire que lorsque sous la pression internationale le régime algérien change de braquet sur le Polisario. À ce moment Kais Saied suivra la direction du vent. Les relations avec le Maroc pourront certes se normaliser, mais jamais retrouver le lustre et la qualité qui les distinguaient dans le passé et que Kais Saied a profondément abîmés.