Réévaluation
La rentrée ne devrait donc pas être seulement le retour des contraintes. Elle pourrait être l’occasion d’une question : qu’allons-nous faire différemment cette année ?
Il existe des mythes qui traversent les siècles sans prendre une ride. Le mythe de Sisyphe est de ceux-là. Condamné par les dieux à pousser éternellement un rocher jusqu’au sommet d’une montagne, Sisyphe le voit inlassablement redescendre et doit recommencer. Son supplice n’est pas seulement l’effort : c’est la répétition, l’absence de terme, l’impression vertigineuse de travailler sans jamais parvenir à une conclusion.
Il suffit de regarder autour de nous pour comprendre que Sisyphe n’est pas mort. Il a simplement changé de vêtements. Son rocher n’est plus nécessairement une pierre. Il peut être un dossier, une échéance, une dette, un objectif professionnel, une facture, une obligation familiale, un téléphone portable, une boîte mail saturée ou cette injonction contemporaine à être toujours performant, disponible et heureux.
Et à la fin de l’été, lorsque les valises sont rangées, que les plages se vident progressivement et que les agendas recommencent à se remplir, le rocher revient. La rentrée est probablement l’un des moments où le mythe de Sisyphe devient le plus concret. Après quelques semaines de rupture avec le rythme ordinaire, nous retrouvons les horaires, les transports, les réunions, les devoirs, les rendez-vous, les obligations professionnelles et scolaires. Les enfants reprennent le chemin de l’école. Les parents reprennent celui du travail. Les enseignants retrouvent leurs classes. Les entreprises retrouvent leurs impératifs. Et chacun recommence là où il s’était arrêté.
La rentrée ressemble alors à une immense montagne collective.
Les vacances nous avaient donné l’illusion d’une parenthèse. Mais une parenthèse n’est pas une autre vie. Elle est une suspension temporaire de la vie ordinaire. Et lorsque la parenthèse se referme, le quotidien reprend ses droits.
C’est précisément là que Sisyphe nous parle.
Albert Camus avait compris cette contradiction avec une puissance exceptionnelle. Dans Le Mythe de Sisyphe, il écrit : «Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide.» Derrière cette phrase radicale se trouve une interrogation essentielle : pourquoi continuer à vivre lorsque l’existence semble répétitive, absurde ou privée de sens ?
Camus ne propose ni la fuite ni la résignation. Il propose la lucidité. L’absurde naît de la confrontation entre notre besoin humain de sens et le silence du monde. Nous voulons comprendre, mais le monde ne nous garantit aucune réponse. Nous voulons une finalité, mais l’existence ne nous en fournit pas nécessairement une.
Et pourtant, Camus écrit cette phrase devenue emblématique : «Il faut imaginer Sisyphe heureux.»
Pourquoi heureux ?
Parce que Sisyphe devient conscient de sa condition. Il ne reçoit pas un autre destin, mais il change son rapport à celui-ci. Son rocher demeure le même ; son regard, lui, change.
Voilà une leçon essentielle pour notre rentrée.
Nous ne pouvons pas toujours changer immédiatement notre travail, nos contraintes, nos responsabilités, notre famille, notre environnement ou les exigences de la société. Mais nous pouvons parfois changer la manière dont nous les habitons. La rentrée ne devrait donc pas être seulement le retour des contraintes. Elle pourrait être l’occasion d’une question : qu’allons-nous faire différemment cette année ?
Chaque année, on demande aux enfants de progresser, d’obtenir de bonnes notes, de réussir leurs examens, de préparer leur avenir. Mais que signifie réussir lorsque l’enfant ne sait plus pourquoi il apprend ? Que signifie avancer lorsqu’il ne fait que courir derrière les attentes des autres?
Le système scolaire peut devenir, lui aussi, un mécanisme sisyphéen lorsqu’il transforme l’apprentissage en accumulation permanente de performances : une note, puis une autre ; un examen, puis un autre ; une classe, puis une autre; un diplôme, puis un autre.
Le risque est de fabriquer des individus capables de réussir les étapes sans jamais se demander où mène le chemin.
Le problème n’est évidemment pas l’effort. L’effort est indispensable. La discipline est nécessaire. La répétition est parfois la condition même de l’apprentissage. Un enfant apprend à lire en répétant, un musicien progresse en répétant, un sportif devient meilleur en répétant.
Mais il existe une différence fondamentale entre la répétition qui construit et la répétition qui enferme.
L’une produit du sens.
L’autre produit de l’épuisement.
C’est ici que la pensée de Kierkegaard rejoint étonnamment notre époque. La répétition n’est pas nécessairement un retour identique. Elle peut être une reprise, une transformation, une manière de retrouver quelque chose en lui donnant une signification nouvelle.
La rentrée pourrait donc être une répétition différente.
Revenir au même endroit ne signifie pas nécessairement être le même.
Le sociologue Max Weber avait décrit la modernité comme un monde de rationalisation croissante : tout doit être organisé, calculé, mesuré et optimisé. L’efficacité devient une valeur presque absolue. Mais cette rationalisation peut finir par enfermer l’individu dans une «cage d’acier», faite de procédures, d’obligations et de contraintes.
La rentrée est le moment où cette cage se referme parfois brutalement.
Les horaires reviennent. Les réveils sonnent. Les embouteillages recommencent. Les agendas se remplissent. Les enfants doivent s’adapter à nouveau au rythme scolaire. Les parents doivent articuler travail, famille et responsabilités. Le temps redevient compté.
Karl Marx avait, quant à lui, parlé d’aliénation: l’homme peut travailler sans se reconnaître dans son travail, produire sans se reconnaître dans ce qu’il produit. La question demeure terriblement actuelle : sommes-nous en train de construire notre vie ou simplement de répondre à des exigences successives ?
Durkheim, avec la notion d’anomie, avait également montré les dangers d’une société dans laquelle les désirs se multiplient alors que les repères qui permettent de les organiser s’affaiblissent.
Notre époque connaît cette contradiction avec une intensité particulière.
Nous avons plus de choix, mais parfois moins de direction.
Plus de moyens, mais pas nécessairement plus de sens.
Plus de communication, mais pas nécessairement plus de relations.
Plus de possibilités, mais parfois moins de disponibilité intérieure.
Les réseaux sociaux ont encore accentué cette situation. Ils nous donnent l’impression que le monde ne s’arrête jamais. Pendant les vacances, nous photographions ce que nous vivons. À la rentrée, nous regardons ce que les autres ont vécu. Nous comparons nos vies, nos corps, nos réussites, nos enfants, nos voyages et même nos bonheurs.
Le rocher n’est plus seulement professionnel ou scolaire.
Il devient psychologique.
Il faut réussir et montrer que l’on réussit. Il faut être heureux et donner l’impression de l’être. Il faut être productif, séduisant, disponible, connecté, informé, dynamique.
L’enfant travaille pour préparer l’avenir. L’étudiant étudie pour préparer son diplôme. Le jeune diplômé travaille pour préparer sa carrière. Le professionnel travaille pour préparer sa retraite. Et lorsque la retraite arrive, certains découvrent qu’ils ont passé leur existence à attendre le moment où ils pourraient enfin vivre.
Le Sisyphe moderne n’est donc pas nécessairement celui qui souffre.
C’est parfois celui qui reporte indéfiniment sa vie.
«Demain», devient son rocher.
Demain je ralentirai.
Demain je prendrai soin de moi.
Demain je passerai plus de temps avec mes enfants.
Demain je changerai de travail.
Demain je lirai.
Demain je voyagerai.
Demain je vivrai.
Mais demain devient aujourd’hui, puis hier, et le rocher redescend.
C’est pourquoi la rentrée pourrait être autre chose qu’un retour mécanique à la routine. Elle pourrait être un moment de réévaluation.
Non pas abandonner toute ambition, mais choisir celles qui ont du sens.
Non pas refuser l’effort, mais comprendre pour quoi nous faisons cet effort.
Non pas supprimer les contraintes, mais distinguer celles qui sont nécessaires de celles que nous avons volontairement accumulées.
Nietzsche nous demanderait probablement : «Si cette année devait revenir éternellement, voudriez-vous la revivre ?»
Camus nous inviterait à regarder lucidement le rocher et à continuer malgré tout.
Sartre nous rappellerait notre responsabilité : nous sommes aussi ce que nous faisons de ce qui a été fait de nous.
Heidegger nous demanderait si nous vivons selon nous-mêmes ou selon ce que le monde attend de nous.
Marx nous demanderait à qui profite notre travail.
Durkheim nous demanderait quels repères donnent encore une direction à nos désirs.
Et peut-être que toutes ces questions devraient accompagner les cartables, les agendas et les réunions de rentrée.
Car la rentrée n’est pas seulement le retour au travail.
C’est le retour à soi.
Nous pouvons travailler sans être entièrement définis par notre travail.
Nous pouvons accompagner nos enfants sans faire de leur réussite scolaire la mesure de leur valeur.
Nous pouvons ambitionner le succès sans transformer notre existence en compétition permanente.
C’est peut-être là que Nietzsche et Camus deviennent particulièrement actuels. L’un nous apprend à interroger notre capacité à dire oui à la vie ; l’autre nous apprend à résister à ce qui semble absurde.
Entre l’éternel retour et le rocher de Sisyphe, il y a une question commune : que faisons-nous de notre existence lorsqu’elle recommence chaque matin ?
La réponse n’est peut-être pas de jeter le rocher.
Il y aura toujours des obligations, des devoirs, des contraintes, des rentrées, des examens, des échéances et des recommencements.
Alors, lorsque les vacances s’achèvent et que les réveils recommencent à sonner, peut-être devrions-nous prendre quelques secondes avant de reprendre notre course.
Regarder notre rocher.
Regarder notre montagne.
Et nous poser cette question simple, mais essentielle :
Est-ce vraiment la vie que je veux recommencer?
Car le drame de Sisyphe n’est peut-être pas que le rocher redescende toujours.
Le véritable drame serait de continuer à le pousser sans jamais avoir choisi de le faire.
Et peut-être que la rentrée, précisément parce qu’elle nous oblige à recommencer, peut devenir le meilleur moment pour décider de recommencer autrement.










