Tout ça pour ça !

Tout ça pour ça !

Qu’est-ce que la civilisation ? Presque tous les penseurs ont apporté leur définition de la civilisation, sans jamais en définir les contours déchiquetés, la prenant dans sa finalité et dans son immobilité, comme une tranche de temps, sur le long parcours de l’humanité, depuis au moins 7000 ans.

Alors que définir la civilisation exige du penseur de la saisir dans son essence, dans ses origines et dans ses projections futures, comme un continuum qui dure dans le temps, avec de nombreuses ramifications et d’obscures sinuosités exigeant de l’analyste de ne pas morceler toute cette durée en étapes sur le cheminement d’un destin, mais de faire une lecture qui prend en compte la linéarité des faits qui marquent cette civilisation, les points de rupture qui font passer la civilisation d’une période définie à une autre, en s’appuyant sur les héritages passés comme socle mobile et surtout les lignes de démarcation de cette même civilisation dans ses interactions avec l’époque historique, les voisins et les autres cultures.

Civilisation, c’est le cumul du savoir et des connaissances qui garantit à l’homme de se dépasser, de prospérer et de s’élever vers son idéal, qui est l’incarnation dans la réalité de sa meilleure version, celle qui célèbre les grandes valeurs humaines telles que l’honneur, la sagesse, la créativité, le génie humain, la justice sociale et le respect de la liberté, qui constitue l’ossature sur laquelle tout progrès véritable peut se construire. Civilisation, c’est l’édification d’une culture qui préserve la société du chaos. «La civilisation n’est qu’une mince pellicule au-dessus d’un chaos brûlant», écrit Friedrich Nietzsche.

Autrement dit que ce que nous nommons civilisation est si fragile que le chaos qu’elle voile risque à tout moment de ressurgir, avec plus de violence et de barbarie. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre que les civilisations qui ont duré dans le temps l’ont réussi tant qu’ils étaient conscients de la fragilité de l’édifice qu’ils ont construit. Une fois, ils se reposent sur les lauriers de la certitude, le chaos reprend forme et ladite civilisation s’effondre et tombe dans l’oubli jusqu’à l’évènement d’une autre, qui peut suivre le même schéma, dans une succession d’apogée et de décadence. Friedrich Nietzsche propose une lecture au scalpel de la civilisation, dans Humain, trop humain : «Fonte de la civilisation. -La civilisation est née comme une cloche, à l’intérieur d’un moule de matière plus grossière, plus commune : fausseté, violence, extension illimitée de tous les individus, de tous les peuples, formaient ce moule.

Est-il temps de l’ôter aujourd’hui? La coulée s’est-elle figée, les bons instincts utiles, les habitudes de la conscience noble sont-ils devenus si assurés et si généraux qu’on n’ait plus besoin d’aucun emprunt à la métaphysique et aux erreurs des religions, d’aucune dureté ni violence comme des plus puissants liens entre homme et homme, peuple et peuple? -Pour répondre à cette question, aucun signe de tête d’un dieu ne peut nous servir : c’est notre propre discernement qui doit en décider. Le gouvernement de la terre en somme doit être pris en main par l’homme lui-même, c’est son «omniscience» qui doit veiller d’un œil pénétrant sur la destinée ultérieure de la civilisation».

Prétendre au stade de civilisé requiert donc pour l’homme de rejeter la violence comme mode de cohabitation au sein de la société, de refuser la fausseté comme monnaie d’échange entre les uns et les autres, limiter la propagation des individus interchangeables pour ouvrir grands les champs du possible à une haute exigence de l’individu qui se dépasse dans la continuité, avec l’ancrage solide d’une conscience de l’acte noble comme fondement de cette même société. Autrement, cet homme, qui se laisse aller à consommer sans produire du beau et du bon, dans un constant questionnement de ses instincts les plus primaires, ne peut excéder ce désir somme toute basique de chercher son confort, comme ultime volonté. «Il est temps que l’homme se fixe un but. Il est temps que l’homme plante le germe de son espérance suprême», ajoute l’auteur de La généalogie de la morale. Cet espoir ultime est d’incarner son idéal à chaque instant en vivant de telle sorte qu’il voudrait que chaque seconde de cette existence revienne encore et encore, avec à chaque retour un défi supplémentaire qui met l’homme face à ses limites constamment récusées dans l’action qui élève, dans la réflexion qui jaillit des hauteurs.

Dans cette attitude, l’homme tourne le dos à tout ce qui avilit, à tout ce qui rapetisse, à tout ce qui est grégaire. Il cherche le difficile et le met au défi. Il abhorre la facilité qui nivelle par le bas : «Veux-tu avoir la vie facile? Reste toujours près du troupeau, et oublie-toi en lui», ajoute le philosophe allemand dans Ainsi parlait Zarathoustra. Aucune civilisation ne peut prendre corps dans une culture de la facilité, de la paresse intellectuelle, de la morbidité cognitive qui accepte l’ordre établi pourvu qu’il soit garant d’une existence portée par des instincts basiques, tels que le manger, le boire, le forniquer et le sommeil, le tout en cycle répétitif jusqu’à la faillite de cette société bâtie sur du sable friable, vite emporté par le vent fort de la fatalité historique, qui ne croit qu’à la puissance comme volonté et au dépassement de soi comme valeur suprême.

Dans son traité du Libre Arbitre, Charles Fourier précise l’impossibilité du choix et repositionne la civilisation en instance de représentation: «Nous avons à démontrer que le Libre Arbitre, dans l’état civilisé, est illusoire, passif et subordonné aux impulsions de l’intrigue et du préjugé, enfin dangereux pour les masses comme pour les individus, parce qu’il n’est communément qu’une suggestion plus ou moins trompeuse», dans ce sens que ce libre arbitre, s’il ne parvient pas à s’affranchir de sa passivité et de l’illusion, il ne pourra contribuer qu’à fragiliser l’édifice culturel qui en est l’assise. Le préjugé culturel est ici sommé de disparaître pour laisser la place à une idée plus grande que la contingence civilisationnelle de façade : la faculté de ne faire naître que ce qui excède les limites humaines qu’elles soient d’ordre religieux, dogmatique, idéologique ou économique.

Car, dans toute civilisation, c’est l’ordre économique qui sert de soubassement au politique et non l’inverse. Cela rejoint ce qu’avance ici Alexis Carrel dans «L’homme, cet inconnu» : «La stupidité et la tristesse de la civilisation présente sont dues, au moins en partie, à la suppression des formes élémentaires de la jouissance esthétique dans la vie quotidienne». Autrement dit, le plaisir de créer le beau et le puissant qui esthétisent la vision de l’homme par rapport au monde dans lequel il évolue, demeure, en définitive, le moteur unique pour éviter à l’homme toute forme de servitude. Celui-ci étant, bien entendu, débarrassé de l’impératif de l’usine, de la caserne, de la prison, du bureau et du compte bancaire comme finalité de grandeur. Ses valeurs sont autres. Elles s’incarnent dans un mode de vie au plus de près de soi-même, en communion avec l’environnement qui reste le seul territoire hospitalier et viable pour un homme qui fait vœu de ne jamais céder aux sirènes des cités, avec leur tas de ferraille et de béton, mais qui veut vivre à l’air libre, dans les étendues infinies de cette nature qu’il doit réapprendre à aimer comme alliée, comme terrain de liberté.

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