Un monde à la dérive

Un monde à la dérive

Dans un monde où tout le monde s’arroge le droit de matraquer tout le monde à coups de bêtises, de contrevérités, de fausses rumeurs, de déclarations aberrantes, de phrases fallacieuses, de conseils douteux (voire très dangereux), d’avis sur tout, de convictions sur le vide, de certitudes absurdes…, tous ceux qui ont des choses puissantes à transmettre sont réduits au silence. Cela s’appelle l’hégémonie de la médiocrité.

Au Maroc, les proportions sont exponentielles. Tous les ignares sont persuadés qu’ils sont des lumières qui éclairent la société où ils ne font rien d’autre que déblatérer, vociférer, hurler leur manque de profondeur en multipliant les sorties sur tous les sujets. Tous les beaucoup-trop-nombreux s’auto-érigent en spécialistes, en donneurs de leçons, en guides spirituels sans esprit pour des millions de suiveurs ahuris, sans jugeote, errant parmi les posts et les commentaires. Tous les oisifs qui vivent derrière des claviers nous abreuvent à longueur de temps avec leurs débilités criantes sans crier gare, sans se rendre compte qu’ils commettent un crime contre toute forme d’intelligence, contre tout besoin de rester en retrait, de ne pas se mêler à la foule conformiste, globalisée et défilant en série comme des marionnettes électroniques, munies de tablettes et d’autres gadgets débilitants, pris pour des indicateurs d’intelligence (ce qu’on appelle smartphone est l’outil ultime de la connerie et de l’indigence cognitive à tous les niveaux).

Nous assistons, ici et ailleurs, à une invasion de la médiocrité. C’est à qui va prouver qu’il est plus con que l’autre. C’est incroyable comme la vulgarité a pris le dessus sur tout le reste : sur le bon sens, sur la mesure, sur la distanciation, sur le recul par rapport aux êtres et aux choses, sur le fait de vivre en communauté en bonne intelligence. C’est terrible comme l’insolence est devenue la règle à suivre par tous les adeptes de la dictature de l’image reine et de la haine déversée en continu au nom d’une pseudo liberté prise à l’envers. C’est effarant comme l’insulte et l’injure sont portées aux nues par tous les imbéciles, par tous les haineux, par tous les frustrés de la Toile qui se déchaînent sur leurs semblables et se livrent à des guerres sans quartier. C’est révélateur du degré d’humanité des uns et des autres, de tous ceux qui ont trouvé sur de nombreuses plates-formes des espaces incontrôlés pour régler des comptes connus d’eux seuls, de vieux contentieux qui sentent le vitriol, la rancoeur nauséabonde qui suinte la bile et le fiel. La culture du ressentiment a droit de cité dans une société qui a tourné le dos à la culture, aux valeurs fondamentales, à la beauté, au respect, à l’estime de soi avant d’estimer autrui. La culture de la haine, encouragée par le silence de tous, par l’acceptation, par le désir de revanche, par le goût de la vengeance, devient le baromètre des relations humaines. C’est à qui peut porter le coup le plus terrible à l’autre.

Celui-ci est applaudi, relayé, suivi, adulé, parce qu’il a montré la plus grande proportion de méchanceté, la plus primaire cruauté à l’égard de plus vindicatif que lui. Une guerre est déclarée entre des millions de gens et nous ne savons pas le pourquoi du comment de toute cette vendetta rodée à l’aune des atavismes les plus vils et les plus bas. Nous n’en avons rien à fiche de toute cette crasse si elle ne nous envahissait pas, malgré nous. On dirait qu’elle nous traque cette foutue débilité. Tu ouvres un ordinateur, ce sont ces mêmes visages débiles qui donnent de la voix. Tu veux poster un texte conséquent, ce sont toujours les mêmes zigotos qui font barrage, qui prennent toutes les places dans un jeu vicié et réglé à la source pour la propagation de tout ce qui avilit les humains, de ce qui en fait des automates de la médiocrité. Les espaces se réduisent pour tous ceux qui veulent garder intact un désir d’humanité dans un monde déshumanisé. C’est la rançon du tout digital : n’importe quel malotru revendique son droit à consacrer la haine, distillée en mots, en images, en signes et abréviations. Il n’y a rien à faire contre cette braderie de la misère post-humaine. On la subit. Elle s’impose parce qu’on la télécommande dans ce sens qu’elle doit devenir la voix de tous.

Les irréductibles, les dernières poches de résistance à cette digitocratie décuplent leur force pour ne rien céder de leur territoire de pensée. Parce que cette chose horrible qui pullule sur toutes les toiles arachnides est contagieuse. C’est un virus terrassant. Il s’immisce dans les interstices du cerveau sain et l’empoisonne. C’est un microbe fatal qui tue l’intelligence. C’est une bactérie incontrôlable qui bouffe les bons sentiments, qui ravage le peu qui reste de cette lointaine grandeur humaine. Cela semble irréversible, parce que c’est déjà trop tard. En une décennie, les ravages sont si énormes que la velléité d’un retour à une certaine vision du monde sans cette guimauve est un mirage, vite balayé par des milliards de messages interconnectés qui répètent tous la même chose : «Admirez ma bêtise dont je suis si fier, ne perdez pas une miette de ce que je vous fourgue comme haine, vous pouvez y puiser si vous voulez, c’est gratuit». Ceci sans compter avec les milliards de personnes qui sont obnubilées par le sang, par la catastrophe, par la terreur, par la mort, par la décadence dans ces pires manifestations. Ceux-ci redoublent d’efforts pour approvisionner tous les réseaux d’images horribles, de morts cruelles, de misères implacables, de catastrophes dévastatrices…

Tous les instincts primaires sont ici satisfaits, nourris, achalandés, sans discontinuer. Avec ces phénomènes à la mode de filmer les gens sur leurs lits de mort et de diffuser à grande échelle leur agonie dans un voyeurisme criminel et vil. Même les derniers instants d’une vie, que tu sois connu ou inconnu, sont monnayables aujourd’hui. Cette mise en scène de la fin sonne le glas du dernier rempart contre la crasse humaine. C’est fini. C’est foutu. On s’en lave les mains et on tire la chasse. Mais il y a pire. Il y a ceux, encore plus nombreux, qui pensent qu’ils sont des savants. Cette catégorie est la plus dangereuse. Elle capitalise sur l’ignorance. Elle optimise la paresse de prendre pour argent comptant tout ce qui circule sur les réseaux asociaux. Propagande basique, apologie de l’erreur, instrumentalisation du mensonge décrit comme vérité absolue. Cela porte aussi un nom : la confusion des vérités. Ça marche, parce que c’est partout. Ça touche le plus grand nombre, parce que c’est partout. Aussi élémentaire qu’efficace.

Puis, il y a cette grande majorité qui a découvert cette monomanie de se mettre en solde : filmer de tout, du rire con à la danse pseudo suggestive, en passant par l’étalage de la boustifaille, le vernis tout-terrain et «le comique» affligeant glissant sur la paroi molle de la platitude des sens. Le tout saupoudré de «spiritualités » douteuses : un verset par-ci, une citation naze par-là, un faux-pas raciste sans s’en rendre compte, une saillie xénophobe en pensant faire de l’esprit, un appel irresponsable à l’excommunication et l’ostracisme des autres au nom d’une étrange fierté identitaire en perdition. Tout ce ramassis de racistes, de sectaires en mal de repères, de charlatans à la petite semaine, de fouteurs de troubles aux aguets, sème les graines de la haine au kilo, répand les germes de l’ignorance pour tous, au nom de l’égalité des chances devant le digital. Le nivellement par la base grossit les troupes d’un monde perdu à cause de deux grandes raisons infaillibles : l’activité humaine et l’inaction des hommes.

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