Un Ramadan pas comme les autres

Un Ramadan pas comme les autres
Par Dr Imane Kendili
Psychiatre-addictologue

«La vie, qui a en partage la tempérance, le courage, la sagesse, ou la santé, est plus agréable que celle où se trouvent l’intempérance, la lâcheté, la folie ou la maladie»ette première semaine de Ramadan s’achève sur un bilan assez particulier quant à la responsabilité citoyenne. Plusieurs sorties cette première semaine dans plusieurs villes du Royaume indiquent une certaine tension sociale, dans quelques groupes extrémistes de plusieurs villes.
Ramadan est un mois sacré, un mois particulier de pénitence, de repentir, de prière, de sérénité et de spiritualité. Un mois également de partage, un mois où le jeûne nous rapproche de l’humain, du ressenti de la frustration des plus démunis. Le mois de Ramadan est un mois de paix. La paix, malgré les explications des professionnels de la santé, malgré l’hécatombe européenne, malgré le parcours exemplaire de la gestion Covid marocaine, n’aura pas duré longtemps.

Se recentrer sur soi et vivre sa spiritualité dans la frugalité sociale est fort difficile pour le Marocain. Tout y est pour un Ramadan serein. Le couvre-feu est clément et salvateur: 20 heures .Soit une heure après le ftour. Le Maroc ne manque pas pourtant. Les souks et les supermarchés croulent de denrées alimentaires. La course aux courses bat son plein. Si les restaurants sont fermés, ils vous livrent dans un confort absolu jusqu’à 20 heures. Entre sandwicheries, mignardises, glaces revisitées, sushis bigarrés et grillades ou friture de poissons, les applications et les réseaux sociaux défilent en orgies culinaires, étalées et jouissives. Les queues dans les pâtisseries sont indécentes. Prenez commande de vos burgers revisités ou plateaux libanais car vous pourriez en manquer !

Et surtout, gardez la couleur locale. Chebakiya diverses, briouates, selou aux amandes, pistaches, au caramel et pour tous les prix. Assez grotesque car pour un même selou, les prix oscilleront de 120 DH le kilo à 1200 dirhams le kilo pour un selou au chocolat valrhona. Si la Covid frustre les espaces, elle dénigre les réalités. On se rue à se remplir dans la peur de manquer ! Manquer !
La gestion du manque. La gestion de la frustration. Les difficultés de la société à gérer sa frustration de manquer de consommer. Repus, nous essayons d’être prévenants au maximum. Le maître mot est de tout avoir avant le couvre-feu.
Dans le mot «tout», il y a de quoi faire!

Sans oublier que dans un élan de solidarité ramadenesque, le panier est de mise. Si le mien peut coûter cher, je peux compter sur des bienfaiteurs pour s’occuper de paniers de 300 à 500 dirhams dans une totale discrétion ; si ce ne sont pas les photos des paniers largement diffusés sur les réseaux sociaux. Dans cet élan de compassion, vous avez également un service VIP à la carte. Tout est fait à vous aider à être généreux pendant Ramadan, et vous faire prendre de bons points pour l’au-delà. Bien en deçà de ce que vous imaginez, un simple numéro WhatsApp ,où vous envoyez votre nombre de paniers, et les numéros de carte d’identité des personnes que vous avez décidé d’aider. Puis un virement vite fait, bien fait. Tenez vous bien ! Toujours en pianotant sur votre smartphone ! Bien lové dans votre siège, un bon verre de thé à la main, devant une série spécial Ramadan. Tout est pensé et prévu pour vous. A la carte. Le don. Le panier ne nécessite plus d’énergie et encore moins d’investissement personnel. Votre confort s’achète. Et le confort des généreuses personnes qui s’occupent des paniers reste à plaindre. Que cherche-t-on à quérir?
Aider, donner, partager ne peuvent-ils pas se faire spontanément et sans autant de bruit ?
Le silence. La sérénité. La quiétude. L’équilibre ou sa quête seraient les protagonistes principaux d’un mois de piété et d’expiation.
Mais alors, Ramadan est-il encore Ramadan?
La course aux courses bouclée, c’est la déferlante d’irritabilité, d’impulsivité et de colère qui envoyait nos rues. Les klaxons fusent à l’unisson. Les voies aériennes étant fermées, nos feux rouges bondés, nous restons dans l’attente d’un miracle ramadanesque qui ferait éviter les voitures au nombre de coups de klaxons et nous permettrait qui sait ? De parvenir à destination à vol d’oiseau à coups de klaxons. La magie. La magie du mois de Ramadan. Les effluves et les miasmes ramadanesques ont laissé place à des mosquées à ciel ouvert où la prière se fait malgré le couvre-feu.
Des miasmes rapidement balayées par la sueur nauséabonde de l’ennui et le subterfuge de l’irresponsabilité.
Le couvre-feu n’a guère été mis en place pour nous empêcher de vivre la magie sereine du mois sacré, mais pour éviter l’hécatombe calme de la multiplication des cas de la Covid à l’inconscience ritualisée de nos habitudes ramadanesques, ou il y a encore deux années de cela, nous vivions les uns sur les autres.
Dur à comprendre !
Dur à assimiler !
Dur à accepter !
Mais se protéger d’une troisième vague passe par la distanciation et les mesures sanitaires de prévention. Et ce, malgré une vaccination en force.
Ces manifestations fort peu conscientes font polémique. Les rumeurs gagnent du terrain. On entend dire que la réouverture est proche. Que le café post-taraouih sera bientôt possible jusqu’à minuit pour certains , ou 1h du matin pour d’autres. Que les djellabas de première nécessité pourront parader à la recherche du péché nécessaire d’après l’Aïd à expier Ramadan prochain.
Que de difficultés devant des choses pourtant simple ? Aider son prochain ou vivre sa spiritualité n’ont jamais été aussi fastidieux.
L’Autre est nécessaire. La promiscuité et fleureter avec le danger sont plus recherchés que l’équilibre et la quiétude.
Toujours cette intolérance à la frustration et cette perte de contrôle qui nous font oublier l’origine et les valeurs du mois sacré.
La conclusion est simple. Nous sommes tous malades.

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