Aujourd’hui le Maroc : Est-ce que vous vous êtes posé des questions sur votre rôle au sein de la commission lorsqu’on vous a contacté ?
Abdellatif Laâbi : Lorsqu’on m’a sollicité, on me connaissait. On savait comment je fonctionnais dans le domaine qui est le mien : la littérature, la réflexion. Si on a fait appel à moi, c’est qu’on avait envie que l’éthique que je pratique dans le débat intellectuel puisse avoir son retentissement et son prolongement dans cette commission. Cela étant, si je suis porteur de ces valeurs, je n’en ai pas l’exclusive. J’ai eu le bonheur de constater que les membres de la commission partageaient les mêmes préoccupations, les mêmes soucis et la même éthique. Peut-être là où le bât blesse, c’est quand certains membres ne respectent pas le caractère confidentiel des délibérations. C’est regrettable que le caractère interne des délibérations puisse ressortir par la faute d’indiscrétions.
Quels sont les critères sur lesquels vous vous basez dans l’attribution des subventions ?
D’abord le risque, parce qu’il faut savoir prendre des risques. Sortir des chemins battus, des sentiers balisés et donner leur chance à des cinéastes atypiques. Mais la prise de risque n’est pas le seul critère, bien entendu. Il y a aussi l’encouragement du talent. Le souci de faire émerger de nouveaux cinéastes. On ne peut pas accorder des subventions, seulement à la génération des fondateurs. Elle a bien sûr sa valeur et sa respectabilité, personne ne remet cela en question. Mais il faut aussi permettre à de nouveaux cinéastes de s’exprimer. C’est la seule façon pour stimuler l’éclosion de sensibilités différentes et peut-être d’une culture cinématographique différente.
Nous avons le souci d’encourager des auteurs qui introduisent de la fraîcheur et de la recherche, tout en ne perdant pas de vue l’évolution du cinéma contemporain.
Y a-t-il un autre critère ?
Autre critère : ne pas marginaliser le cinéma dit populaire. Dans le passé, il y a eu une tendance à encourager le cinéma d’auteur. C’est à la fois légitime et normal. Le cinéma marocain compte beaucoup de personnalités qui ont pratiqué ce type de cinéma. Mais le cinéma marocain n’a de sens que s’il acquiert un véritable public marocain. Donc, je ne vois pas pourquoi, on ne favoriserait pas tous les registres du cinéma. Pourquoi pas la comédie ? Le public marocain a besoin de films de ce type. Pourquoi pas le polar ? Pourvu qu’il soit bien construit ! J’ai envie que le panorama du cinéma marocain puisse remplir toutes les cases des genres cinématographiques. Et devenir, par conséquent, partie prenante du cinéma, tel qu’il se fait aujourd’hui dans le monde.
Lors de la dernière session, l’aide octroyée aux films ne dépassait pas 10 millions de DH. Pensez-vous que c’est suffisant pour développer le cinéma ?
Lors de la prochaine session, nous allons travailler sur la base d’un nouveau texte. Des changements vont intervenir. Il va y avoir trois sessions au lieu de deux. Pour chaque session, il y aura 10 millions de DH. Auparavant, il y avait 2 MDH par an. À l’avenir, il y en aura trois. L’augmentation est tout de même de l’ordre de 50 %. Ce qui n’est pas négligeable.
Les scénarios ne sont pas toujours suffisants pour évaluer un film. Des modifications prévues à cet égard ?
Juger sur la base d’un scénario ne signifie pas que l’on n’a pas un droit de regard sur le produit fini. Il existe une aide après production. Lors de la dernière session, trois films l’ont obtenue.
Cela dit, il est vrai que l’aide est octroyée sur la base du scénario, et qu’il existe le risque d’être déçu par le film. Mais à côté du scénario, nous prenons en considération le travail en amont du cinéaste, son sérieux, son talent. Et nos décisions sont toujours argumentées, que ce soit pour ceux qui obtiennent l’aide ou ceux à qui cette aide est refusée. On explique toujours pourquoi on n’a pas retenu tel ou tel scénario. Il nous arrive aussi de demander à des cinéastes de réécrire le scénario.
Quel regard portez-vous sur le cinéma marocain contemporain?
Je suis arrivé à la tête de la commission du fonds d’aide à un moment privilégié. C’est un hasard heureux. Il y a un frémissement du cinéma marocain. Quelque chose de nouveau s’élabore, prend forme. De jeunes cinéastes sont en train de renouveler le cinéma marocain, de le raccorder au cinéma mondial. C’est pour moi un bonheur que le hasard de l’Histoire me place dans cette commission à un moment où l’évolution du cinéma marocain est une réalité. Ça me donne confiance dans le travail que nous faisons, parce que nous sommes justement attentifs à cette évolution.










