Culture

Carnet de voyage : Méditerranée : les vagues de la paix (10)

© D.R

Réputée pour sa « Maffia », réseau d’associations secrètes siciliennes très puissant, qui dirigea le pays par le racket et l’omerta (loi du silence), Agrigente est arrivée, grâce à une formidable action de sa société civile, à chasser ses démons. Fondée par les Grecs en 541 av.J.C, Agrigente, qui devint « Agrigentum » après sa conquête par les Romains, veut absolument renouer avec son rayonnement d’antan.
Les traces de son prestigieux passé grec sont encore là : la Vallée des temples avec les magnifiques vestiges de la colonie grecque et la colline rocheuse où fut construite la cité médiévale. Au beau milieu de la Vallée, le temple de Selinunte, qui rappelle curieusement celui de l’Acropole à Athènes, se présente comme un haut-lieu d’histoire. Au même titre que de grands autres temples dédiés à Zeus, Heraclès, Concorde et à Héra. Forte de son héritage greco-romain, qui fit d’elle un symbole de prospérité, Agrigente l’est également et actuellement de la conscience et de la lucidité de son élite.
Lors de nos rencontres avec des représentants de cette élite, dont des membres de Médecins sans frontières (MSF), des membres du parti de gauche « L’Olivier », en présence d’un journaliste du quotidien « La Reppublika », nos hôtes témoignèrent d’un engagement ferme contre ce que l’on peut appeler la « berlusconnerie », allusion ici à la politique anti-sociale et donc impopulaire du chef du gouvernement italien Silvio Berlusconi, qui brilla également, contre la volonté de son peuple, par son alignement aveugle sur la guerre anglo-américaine en Irak. « En Sicile, et plus globalement en Italie, nous avons été nombreux à penser que cette guerre, déclarée au nom de la liberté et autre démocratie, n’avait d’autre enjeu que le pétrole irakien», s’indigna un membre de MSF.
Ce sentiment d’indignation, nos amis siciliens l’auraient manifesté, à la veille et au lendemain du déclenchement de l’agression anti-irakienne, en proclamant, loin de chez eux, en plein centre de Rome, des slogans condamnant la politique va-t-en-guerre du président du Conseil italien, M.Berlusconi. En plus de leur action contre la guerre, nos hôtes montrèrent à quel point ils étaient également opposés à la politique « xénophobe » du gouvernement en place. Sociologues, médecins et autres acteurs de la vie associative menaient campagne auprès des autorités de la Sicile pour régulariser la situation de dizaines d’émigrés clandestins, issus essentiellement du Maghreb. « Ces rivages qui nous ont tant séparés doivent nous rapprocher », souligna l’un des intervenants siciliens lors d’une rencontre organisée, au lendemain de notre débarquement à Agrigente, sous le thème « Poètes et politiques ». Depuis son arrivée à la tête du pouvoir, M.Berlusconi, homme d’affaires puissant, acquis aux idées racistes de l’extrême-droite de Franco Fini, rendit la vie dure aux immigrés, légaux ou illégaux. Plusieurs Maghrébins, que nous eûmes l’occasion de rencontrer à « Agrigente », n’auraient dû, comme ils nous l’ont confirmé, leur « survie » qu’à l’aide du tissu associatif sicilien.
A preuve l’état piteux de ce jeune commerçant marocain, qui nous fit part de sa frustration de ne pas avoir pu décrocher une autorisation d’ouvrir sa propre boutique pour vendre des objets d’artisanat qu’il devait amener de son pays d’origine. «Seuls des Italiens sont ici autorisés à devenir propriétaires », regretta-t-il. « Le principe d’égalité ne s’applique qu’aux Italiens, pour nous immigrés, quand bien même nous serions légaux, nous continuons à être considérés comme des sous-citoyens », dénonça-t-il. Cette bavure est, bien entendu, à mettre sur le passif du gouvernement de Berlusconi, le jeune Marocain se garda de tomber dans les généralités. « Le peuple italien est convivial, tolérant et attachant », clarifia-t-il.
Un constat qu’un fait ne manqua pas de confirmer : Lors d’une vadrouille nocturne dans les ruelles d’Agrigente, les pacifistes, tambours à la main, eurent l’agréable surprise de voir des piétons siciliens venir partager, jusqu’au lever du soleil, leur fête. « Avec les Italiens, le courant passe vite », fit constater mon compagnon de route monténégrin, Bogdan de son nom. Durant notre promenade nocturne, accompagnés de Maghrébins de la Sicile, nous avions également pu admirer les mystérieuses venelles d’Agrigente, le Grand Escalier, datant de la nuit des temps, reliant le port au centre-ville. La Corniche, qui donnait sur la Méditerranée, fut la destination privilégiée des nuitards, en quête d’un bol d’air frais. A une  heure du matin, certains finiront même par se baigner.
Autre preuve de la joie de vivre comme seuls les Italiens savent en témoigner, cette remarquable élégance vestimentaire. Les Siciliens, et plus globalement les Italiens, prennent un grand soin de leur façon de s’habiller. Dans les ruelles d’Agrigente, on pouvait apprécier des couples vêtus comme des mariés, avec costards noirs et robes blanches. Ce ne fut pas le fruit du hasard, l’Italie sut garder sa réputation de pays de l’élégance par excellence.

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