Cinema

Illuminée jusqu’à la lie : Le testament d’Ann Lee

© D.R

Film
Chant, transe et chasteté : dans un biopic sensoriel et radical, Mona Fastvold filme l’ascension d’Ann Lee, mère fondatrice des Shakers, une secte du XVIIIème siècle. Entre l’esthétique pure du mobilier en pin et l’austérité d’un dogme qui refuse le corps, Amanda Seyfried irradie en gourou suppliciée. Une plongée hypnotique qui interroge.

par Sébastien Chabaud

Avec Le testament d’Ann Lee, Mona Fastvold signe un objet filmique aussi audacieux que déroutant, un drame musico-historique qui refuse la tiédeur. Le film retrace le parcours d’Ann Lee, mystique anglaise du XVIIIème siècle, figure charismatique à l’origine du mouvement shaker. Persécutée, elle entraîne sa communauté vers le Nouveau Monde, portée par une ferveur spirituelle qui trouve son expression la plus spectaculaire dans des rituels de chants et de danses collectifs.

Le rôle d’une vie
Il faut d’abord saluer la performance d’Amanda Seyfried. Fiévreuse, habitée, parfois glaçante, l’actrice compose une Ann Lee complexe, à la fois victime et cheffe, prophétesse et femme meurtrie. Son regard, sa présence physique, sa capacité à incarner l’extase comme la douleur donnent au film une intensité rare. C’est autour d’elle que tout gravite, et c’est par elle que le spectateur est mis à l’épreuve. Les rôles secondaires font pâle figure mais les prestations de Lewis Pullman (son frère William) et Christopher Abbott (son mari Abraham) sont tout de même à noter.

Comme un refrain obsédant, une ritournelle entêtante
La réussite esthétique est indéniable. La musique de Daniel Blumberg (compositeur pour The Brutalist et The world to come), conçue moins comme moteur narratif que comme plongée sensorielle, enveloppe le film d’une aura hypnotique. Les compositions, proches de la prière et de la transe, traduisent de l’intérieur l’expérience shaker, tandis que les chorégraphies, répétitives et organiques, brouillent la frontière entre corps individuel et corps collectif. Les costumes et la direction artistique, d’une grande sobriété, participent de cette beauté épurée : rien d’ostentatoire, tout est au service d’une élévation formelle qui confine parfois à la sacralisé des derviches tourneurs.

Une secte reste sectaire, par essence
Mais cette puissance formelle soulève une question de fond. Fallait-il, aujourd’hui, mettre en scène une secte, fût-elle pacifiste, égalitaire entre les sexes et si moderne dans son rapport à l’artisanat ou à l’ordre civil ? Le film prend soin de ne jamais être ouvertement prosélyte, et rappelle même les persécutions subies par ces communautés marginales. Pourtant, il évacue difficilement l’ambiguïté centrale du shakerisme : l’invocation du péché originel pour imposer la chasteté absolue, niant ainsi la vie pour mieux prétendre la sauver.
C’est là que le malaise affleure. À une époque où les crédules sont légion, où les discours de pureté et de renoncement trouvent encore des oreilles attentives, la fascination esthétique pour une telle doctrine interroge. Le sexe, aussi douloureux ou violent ait-il été dans la vie d’Ann Lee telle que le film la raconte, n’a rien de sale ni de démoniaque en soi lorsqu’il est respectueux de l’autre et fondé sur un consentement mutuel. En montrant frontalement traumatismes, violences et souffrances, le film cherche sans doute à expliquer la radicalité spirituelle de son héroïne, mais il frôle parfois une forme de sidération qui empêche la distance critique.
Œuvre singulière, radicale, parfois éprouvante, Le testament d’Ann Lee impressionne par sa cohérence artistique et par l’engagement total de son actrice principale. Il laisse néanmoins le spectateur avec une interrogation persistante : entre expérience esthétique et fascination pour l’extase collective, où se situe la responsabilité du regard, surtout lorsque la foi devient instrument de contrainte ? C’est dans cette tension, inconfortable mais féconde, que le film trouve une portée certaine pour un objet filmique aussi atypique.

Lire votre journal

EDITO

Couverture

Nos suppléments spéciaux

Articles les plus lus