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Spider-Man : Brand New Day

© D.R

Sisyphe urbain
Quatrième solo de Tom Holland sous le masque et trente-huitième pièce d’un édifice que l’on croyait fatigué, Brand New Day n’a rien du blockbuster de plus. Le réalisateur Destin Daniel Cretton y délaisse le duel manichéen pour un procès intime : celui de l’ego d’un héros persuadé que le salut du monde passe par son propre sacrifice.

L’ennemi n’est pas en face, il est en soi
Il faut d’emblée saluer ce que le film refuse. Pas de grand méchant cabotinant, pas de morale « Disney » où le Bien porte un costume rouge et le Mal un ricanement marqué. Le titre annonçait une renaissance ; Cretton en fait un examen de conscience. Comme le confiait Tom Holland en amont de la sortie, ce quatrième volet emprunte les codes du detective movie : enquête, mystère, menace insaisissable. Or l’enquête la plus intéressante que mène Peter Parker, ici, c’est sur lui-même.
Le film installe patiemment une échelle de gris. Chaque décision du tisseur de toiles produit un dommage collatéral ; chaque renoncement, un autre. L’arrivée de Frank Castle (Jon Bernthal) agit comme un miroir noir tendu à Peter : et si l’efficacité valait mieux que la pureté ? Et si la retenue n’était qu’une lâcheté maquillée en éthique ? Le film ne tranche pas. Il laisse le doute travailler.
Il est alors possible de penser à Nietzsche dans Par-delà le bien et le mal : « Que celui qui combat des monstres prenne garde de ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi. » Brand New Day filme précisément cette longue station au bord du gouffre. La véritable généalogie de la morale du film n’est pas dans l’affrontement final, mais dans la manière dont Peter découvre que sa vertu affichée est aussi une forteresse : une façon de se rendre indispensable, donc irremplaçable, donc seul. Son altruisme, aussi sincère soit-il, a un versant orgueilleux : «je suis le seul à pouvoir le faire» et le film a l’intelligence de le nommer.

Devenir soi, mais pas sans les autres
C’est là que la mue s’opère. Le mot d’ordre nietzschéen « deviens ce que tu es » pourrait servir de sous-titre au film, à condition d’en corriger la lecture héroïque : le dépassement de soi, ici, ne consiste pas à s’endurcir, mais à accepter d’avoir besoin de proches. Peter Parker n’a pas à devenir un surhomme solitaire ; il a à consentir à sa vulnérabilité. Un homme peut être solitaire ; il n’est pas fait pour vivre reclus, coupé de ceux qui l’aiment. Même les ermites comprennent que la réclusion s’avère souvent destructrice pour l’esprit humain, car l’absence complète d’altérité et de contact social conduit fréquemment à la folie.
Le Spider-Man de Cretton est aussi un Sisyphe urbain : il recommence chaque nuit, sans garantie, sans récompense, et l’on comprend enfin pourquoi.L’amour n’est pas la récompense du héros, c’est sa condition de croissance. Peter ne grandit pas malgré MJ, sa tante, ses proches : il grandit par eux.
Le film assume d’ailleurs un ton plus sombre, plus mature, moins farceur que ses prédécesseurs avec la peur de l’oubli, le passage à l’âge adulte, la part de monstre qui sommeille chez les humains comme chez les super-héros. Peut-être que 2 h 24 de film est un peu long. Le reproche est fondé. Il n’entame pas l’essentiel.

Holland, enfin adulte ; Zendaya, enfin indispensable
Tom Holland livre ici sa plus belle partition. Il ne joue plus l’adolescent submergé, mais l’homme qui découvre le prix de ses propres choix : un jeu de micro-fissures, de regards qui flanchent une demi-seconde avant la vanne, de silences que le masque ne protège plus. Après un Télémaque un peu apathique chez Nolan, il retrouve ici une vigueur et une gravité qui font oublier le costume.
Face à lui, Zendaya n’est plus l’amoureuse à sauver : elle est la lucidité incarnée, celle qui refuse de valider le sacrifice comme argument d’autorité. Leur complicité, désarmante, physique, faite de demi-mots, donne au récit sa chaleur et son enjeu réel. À leurs côtés, Sadie Sink (dans le rôle prometteur de Jean Grey) impose une présence trouble et Mark Ruffalo (le célèbre Hulk), dont la participation aurait été validée tardivement au fil de l’évolution du scénario, offre à Bruce Banner un rôle clef de mentor, abîmé mais touchant. La partition de Michael Giacchino enfin réveillée, accompagne cette gravité nouvelle. Les plus jeunes regretteront certainement que le duel avec le Scorpion (Michael Mando) ne soit pas plus long et plus spectaculaire.
Dans ce film, New York occupe une place de choix et s’affirme comme un véritable personnage. Cette ville tangible n’est pas un décor : c’est le lieu de la solitude urbaine que le film explore vraiment. Cela semble fou puisque le tournage s’est déroulé à Glasgow, dont plusieurs rues ont été métamorphosées en Manhattan. La magie du cinéma opère et même les New-Yorkais seront bluffés. Pour ce long-métrage, Brett Pawlak, le directeur de la photographie, s’est illustré en concevant un système de caméra macro sur mesure (une sonde physique intégrée au masque) pour capturer de manière authentique, sans effets numériques, le regard de Tom Holland de l’intérieur de son costume. En capturant le regard de l’acteur sans effets spéciaux excessifs et sans intermédiaire, le réalisateur peut ainsi transmettre la peur, la fatigue ou la détermination du personnage de manière plus humaine.
Brand New Day n’échappe pas entièrement à la tentation du produit d’appel pour les épisodes à venir. Mais c’est le premier Spider-Man de l’ère Holland qui ose regarder son héros comme un sujet moral plutôt que comme une attraction. Un film sur l’ego qui apprend à se taire et sur cette évidence que le masque avait longtemps recouverte : on ne devient soi qu’à condition d’être aimé. Ce Spider-Man est le plus adulte, le plus sombre et, paradoxalement, le plus tendre des Spider-Man de Tom Holland.

par Sébastien Chabaud