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Conquérant de lumières : TRON, miroir de nos intelligences

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Derrière son apparence de blockbuster spectaculaire, le réalisateur Joaquim Rønning réussit brillamment à aborder des questions universelles: la peur du progrès, la frontière entre humain et machine, la responsabilité morale de l’innovation.

Parmi les grandes franchises de Disney, TRON occupe une place à part. Le film originel, sorti en 1982, a marqué l’histoire du cinéma en étant l’un des premiers longs-métrages à recourir massivement aux images de synthèse. Son univers novateur a fasciné, mais la suite de 2011, TRON : L’Héritage, a connu un échec commercial retentissant, un dangereux flop. Pourtant, avec le temps, ces deux films ont acquis un statut culte. Leurs visuels futuristes et la bande originale légendaire signée Daft Punk ont fini par leur conférer une aura unique.
Au fil des années, l’univers de TRON a survécu grâce à ses déclinaisons vidéoludiques, dont son attraction phare dans les parcs Disney, TRON : Lightcycle Run, et bien sûr le jeu TRON : Identity sorti en 2023. Plusieurs suites ont été envisagées sans jamais aboutir, par crainte d’un nouveau fiasco.

Ares consolide une trilogie unique
C’est donc une surprise de voir débarquer en 2025 TRON: Ares, à une période où Disney traverse une crise financière. L’annonce d’un film porté par Jared Leto et accompagnée de bandes-annonces peu engageantes laissait présager le pire. Le jeu en vaut pourtant la chandelle et, il faut reconnaître, Disney a su relancer la machine à un moment particulièrement pertinent : à l’ère de l’intelligence artificielle, le monde de TRON n’a jamais semblé aussi actuel.
Le film doit convaincre un nouveau public sans renier l’héritage des précédents opus. L’histoire reprend plusieurs années après L’Héritage. L’entreprise Encom, héritée de Kevin Flynn, est désormais dirigée par deux jeunes femmes ambitieuses. Confrontée à sa rivale, Dillinger Systems, elle tente de maîtriser une technologie révolutionnaire: la matérialisation d’éléments numériques dans le monde réel. Or, cette prouesse reste instable : les objets ainsi créés disparaissent au bout de vingt-huit minutes. S’engage alors une course contre la montre pour retrouver le fameux code de permanence, caché autrefois par Flynn afin d’éviter des dérives militaires.
L’intrigue navigue entre le monde réel et la Grille, explorant avec justesse les peurs contemporaines liées à l’IA et à ses implications éthiques.

Une réflexion nécessaire sur les IA
Le premier TRON anticipait, dès 1982, la montée des mondes virtuels et de l’intelligence artificielle, à une époque où les ordinateurs étaient poussifs et dotés de souris à boule ! Derrière son apparence de blockbuster spectaculaire, le réalisateur Joaquim Rønning réussit brillamment à aborder des questions universelles : la peur du progrès, la frontière entre humain et machine, la responsabilité morale de l’innovation. Le film parvient ainsi à mêler réflexion et divertissement, sans jamais alourdir son propos.

Une bande-son électrisante
Côté musique, Nine Inch Nails impulse des échos familiers des Daft Punk. Le duo américain parvient à moderniser cette atmosphère électronique sans trahir les origines de la pionnière de la musique électronique Wendy Carlos (connue notamment pour Orange mécanique). Elle y mêle synthétiseurs analogiques et orchestre symphonique, créant une ambiance avant-gardiste en parfaite adéquation avec l’univers numérique du film. Depeche Mode sont aussi intronisés comme des démiurges de l’intelligence artificielle. La chanson « Just Can’t Get Enough » sert de révélateur émotionnel à Ares, qui comprend que le code n’est pas tout. Ce mariage entre image et musique fera date et provoquera des frissons transgénérationnels.

Jared Leto, un pari risqué mais payant
Impossible de parler de TRON : Ares sans évoquer Jared Leto. Longtemps décrié pour ses choix récents, il suscitait la méfiance. Pourtant, son interprétation d’Ares s’avère de haut rang et parfaitement adaptée. Il offre une vraie stature à ce personnage et réussit une entrée remarquable – et certainement remarquée – dans cette saga.
Gillian Anderson donne une épaisseur éthique au face-à-face entre Ares et Julian Dillinger et évite de tomber dans un simple manichéisme disneylandesque. Son jeu est sobre, crédible, et elle incarne bien le rôle de mère aimante cherchant à garder le cap. Cependant, le scénario ne lui laisse pas beaucoup de marge de manœuvre pour briller. La remarque pourrait être la même pour Jodie Turner-Smith, qui n’en reste pas moins crédible en Athena, une sorte de Dark Vador au féminin. Greta Lee (qui joue Eve Kim) s’impose petit à petit au cœur de l’intrigue en tant que chercheuse et successeure de Flynn. Elle offre un visage humain à un univers très technophile mais peine pourtant à devenir mémorable.

Une direction artistique poétique mais pas assez éthique
Enfin, il faut saluer le travail spectaculaire de Jeff Cronenweth : ce film est un bijou esthétique. La direction artistique reprend les codes emblématiques de la saga, notamment les combinaisons luminescentes, les disques d’énergie fluorescents et les motos étoiles filantes. Les effets spéciaux sont impeccables, loin de toute approximation. La franchise TRON confirme ainsi qu’elle reste une icône visuelle indémodable, symbole d’un cinéma où la technologie sert avant tout la poésie. Mais derrière la virtuosité visuelle et la débauche technologique, TRON : Ares pose une question d’une brûlante actualité : que devient l’humain dans un monde où la frontière entre créateur et créature s’efface ? L’intelligence artificielle y apparaît autant comme un miroir que comme un avertissement : en cherchant à doter nos machines d’un esprit, ne risquons-nous pas d’oublier le supplément d’âme qui fonde notre humanité ?
À travers la quête d’Ares, Disney rejoue la tentation prométhéenne : celle d’un savoir sans limite, d’une lumière qui éclaire mais peut aussi aveugler. Le film rappelle ainsi que le progrès n’a de sens que s’il demeure au service de la dignité humaine, non de la puissance. Dans ce monde saturé de codes et de données, TRON invite à une vigilance morale : savoir programmer, oui, mais surtout savoir discerner.

Sébastien Chabaud