Denise Masson, ou le néon ne vaut pas la chandelle (1)

Denise Masson, ou le néon ne vaut pas la chandelle (1)

Dans les années 50, les jeunes catholiques de gauche de Marrakech qui l’aimaient bien, l’appelaient Masson, tout court. Ceux qui avaient un peu plus de respect pour elle disaient mademoiselle Masson. Nul ne se serait permis Denise : l’époque n’était pas encore à ce genre de familiarités – à l’Américaine – et l’on avait en considération son âge – déjà ! – , ses indiscutables signes d’appartenance à la religion du Sauveur et de sa mère Marie, ses compétences musicales – il lui est arrivé de tenir l’orgue de l’église des Saints Martyrs au Guéliz – , son érudition, en linguistique arabe notamment . Elle-même se présentait comme mademoiselle Masson et signait D. Masson ses articles (sur l’Islam et le christianisme, essentiellement), dans Le Monde , entre autres. La “traduction” du Coran, à La Pléiade, est l’oeuvre de D. Masson. Certains esprits chagrins seraient même allés jusqu’à suggérer que si les sages d’Al Azhar avaient subodoré Denise sous D., ils n’auraient pas donné aussi facilement leur aval à ce travail de 30 ans, considéré par eux comme la meilleure tentative d’interprétation en français du Livre sacré (qu’on ne traduit pas), donc comme la référence. Certains lecteurs du “Monde“ parlaient de D. Masson comme d’un homme et Denise ne devait pas s’en offusquer beaucoup, loin de là. Denise Masson n’est pas franchement tombée dans l’oubli ; tout une action existe, notamment autour de son riad, à Marrakech, de son fonds (au Centre d’Études Arabes de l’Ambassade de France, à Rabat), de son oeuvre, de son action militante originale en son temps. Mais force est de constater que, pour beaucoup de gens – les jeunes sont excusables – le nom de Denise Masson n’évoque rien du tout et certains se risquent du côté du cinéma américain d’avant-guerre. Alors faisons le point, et racontons la belle et longue histoire d’amour entre une femme et un pays, ou plutôt une ville. Elle naît à Paris “en tout début de ce siècle ” (le 20e, bien sûr) : une certaine coquetterie lui interdit d’en dire plus, de même qu’elle ne donnait pas le chiffre exact de son grand âge, se réjouissant d’être un peu plus jeune que Françoise Fabien. Son père, Maurice Masson (une salle du musée de Lille porte son nom) était docteur en droit et ami des peintres impressionnistes, à une époque où “nul ne les appréciait”. Un découvreur, un précurseur, en sorte. Sa mère, pour “compléter l’ambiance”, jouait au piano Debussy, Fauré, Ravel. À 15 ans (à la fin de la guerre ), elle a déjà découvert Pascal, Bossuet, le phrasé musical de Bach, l’orgue et… l’Algérie, pour des vacances dans un village vinicole nommé Fondouk ! Elle arrive au Maroc en 1929 – elle doit avoir 27 ans et elle est Française, catholique et célibataire toujours, ce qu’elle restera résolument jusqu’au bout – ; c’est l’année de naissance du futur Hassan II, se plaît-elle à souligner. Et c’est dans ce “voyage touristique”, nous dit Françoise Fabien, que va “s’infléchir la trajectoire de cette fille de la grande bourgeoisie du nord de la France, accompagnant ses parents”. “Elle est infirmière diplômée, nous dit encore Françoise Fabien, mais elle ne songe nullement à quitter la France et les siens . Et pourtant, coup de coeur, coup de tête, elle décide – elle a une très forte volonté sous des dehors paisibles et doux – de vivre désormais au Maroc et de se rapprocher du monde musulman, d’en étudier la langue, d’approfondir, elle, la chrétienne convaincue, la foi islamique. Forte de ces nouvelles connaissances, elle va donner un sens profond à sa vie sans pour autant se retirer du monde.” Elle débarque donc à Rabat en 1929, avec papa, maman, son petit harmonium, la Somme de Saint Thomas d’Aquin et “des connaissances de l’arabe se limitant à l’alphabet”. Elle travaille au dispensaire antituberculeux de Rabat , s’inscrit aux cours d’arabe dialectal, puis d’arabe classique de l’Institut des Hautes Études Marocaines (IHEM), études qu’elle juge indispensables et qui seront sanctionnées par des diplômes de haut niveau. Elle découvre des réalités sociales dans son travail de visiteuse et conçoit un programme ambitieux ; elle est nommée à la tête du dispensaire antituberculeux de Marrakech ; elle habite alors du côté de Dar Si Saïd – pas au milieu des Européens, mais à l’époque, déjà ! les Européens sont assez nombreux à habiter la médina. Ce n’est qu’en 1937 que sa mère lui offre – avec en prime une VW – la maison qui va rester la sienne jusqu’au bout : au derb Zemrane, dans le quartier globalement appelé Bab Doukkala, un riad qui porte le nom de son ancien propriétaire, riad el Hafdi, “un petit palais, au n°3 du derb Zemrane”, nous dit Françoise Fabien. Comme elle aime : porte ouverte sur un jardin fermé, toute une démarche bergsonnienne (le jeu du clos et de l’ouvert, fort en vogue ces années-là) et une approche esthétique , symbolique, de ce qu’est pour elle l’Islam ; mais, quelle merveille quand on a les clés ! Là voilà donc, pour “un demi-siècle” dans cette demeure qui porte désormais son nom, où elle va faire venir deux orgues, pour l’inonder de fugues, de chorals, de cantates ; où va naître au fil des jours et des nuits le lent travail d’appropriation d’une langue (l’arabe), puis de “transmission” du Coran en français ; où vont venir, parfois se réfugier, les nationalistes marocains, les opposants au Protectorat dont elle n’est pourtant pas l’ennemie sur tous les plans ; où va naître une oeuvre, en marge de la « traduction », autobiographique, mais surtout théorique (voir bibliographie) et des articles (D. Masson, dans les rapports compliqués et délicats entre l’Occident moderne et chrétien bien sûr et le monde musulman si subtil et secret, apportait ses lumières ) ; où elle recevait ses amis, le géologue Louis Gentil, le Docteur Faraj et les siens, puis Ridwan Collins, son cher voisin islamisé, islamisant, arabisant, berbérisant, pianiste, Gilles Lafuente, berbérisant et islamisant, Françoise Fabien, l’organiste casablancaise Suzanne Guillaud, Jeanne Benoît… Surtout des nostalgiques du passé. Elle n’échappe pas à la première épidémie de typhus de 1937 (“un seul pou y suffit”) : “dès ma convalescence, ma mère me fit transporter à l’hôtel Mamounia, au milieu des fleurs et des orangers.” En 1946, le Protectorat la charge de mettre sur pied un corps d’assistantes sociales au Maroc (entre autres, les assistantes françaises devront apprendre l’arabe, la sociologie, les institutions musulmanes); elle voit grand, veut recouvrir tout le pays d’un service qui “ pouvait favoriser l’adaptation des Marocains à une civilisation moderne. ” Et c’est pour cela que l’ambitieux projet capote. Comme son maître à penser, Lyautey, elle met tout sur le compte des bureaucrates, méprisables fonctionnaires hypocrites qui considéraient d’un très mauvais oeil “ces assistantes amenées à connaître mieux qu’eux des familles marocaines, sachant suffisamment l’arabe, et, de plus, tenues au secret professionnel.” Mais le mal est fait : mademoiselle Masson a fait des disciples parmi ses maigres troupes !

• Par Jean-Pierre Koffel
Ecrivain
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