Entretien avec Faouzi Skali, président du Festival de la culture soufie de Fès : La version digitale du Festival, un défi

Entretien avec Faouzi Skali, président du Festival de la culture soufie de Fès : La version digitale du Festival, un défi

Je ne suis pas pour autant un partisan de la technologie numérique pour elle-même. Celle-ci doit être au service d’une cause ou d’un but qui la dépasse, en l’occurrence celle de la culture, et pour ce qui concerne le Festival, d’une forme de culture et d’art spirituels.

ALM : La 13ème édition du Festival de la culture soufie de Fès sera organisée cette année en ligne du 17 au 26 octobre 2020. Comment et pourquoi avez-vous décidé de privilégier cette option plutôt qu’une annulation pure et simple ?

Faouzi Skali : Aucune crise, on l’a vu à travers différentes situations historiques, ne peut, ou en tout cas ne doit, tout simplement annihiler notre capacité humaine à penser, à créer et innover. Un projet culturel est un cheminement de cette pensée qui peut s’exprimer sous différentes formes. Nous l’avons vu, la crise a accéléré la production d’une culture digitale plus généralisée. Mais je ne suis pas pour autant un partisan de la technologie numérique pour elle-même. Celle-ci doit être au service d’une cause ou d’un but qui la dépasse, en l’occurrence celle de la culture, et pour ce qui concerne le Festival, d’une forme de culture et d’art spirituels. Comme on l’évoque souvent, chaque épreuve peut se transformer en opportunité. Il ne s’agit donc pas de remplacer, pour des raisons sanitaires bien comprises, le Festival dans sa forme vivante par une expression digitale de celui-ci. Il s’agit d’un tout autre projet, d’une nouvelle conception, qui nous permet de nous mettre au service de la culture d’une façon différente. D’explorer par exemple d’autres lieux, patrimoines et espaces de la culture soufie à travers le monde. D’être en relation avec des conférenciers, des centres d’études. Mais ce que l’on découvre d’une façon intéressante c’est que toutes ces explorations peuvent revenir vers les personnes qui ont l’habitude de suivre le Festival et sa production culturelle et intellectuelle par le biais de partenariats que nous avons établis avec les médias audiovisuels classiques et la presse écrite.

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez en organisant cette édition ?

La nouveauté du projet est un défi en lui-même. Je dois dire que celui-ci est arrivé dans le cadre, comme je l’évoquais à l’instant, d’une réflexion sur le rôle du digital dans la préservation et la connaissance d’un patrimoine culturel, et celui de la culture soufie en l’occurrence, d’une grande richesse particulièrement au Maroc. C’est une réflexion qui est menée depuis des années d’une façon récurrente. Comment par exemple digitaliser, pour les préserver, des manuscrits rares ou qui risquent tout simplement de disparaître ? Rendre des fonds documentaires dans ce domaine accessibles ? Comment aussi préserver des aspects vivants de ce patrimoine en créant des master class où des chants et de la musique soufis (le Samaa), des arts ou des œuvres liés à cette spiritualité peuvent être transmis par le biais du digital par des maîtres dans ces différents domaines à des disciples qui peuvent se trouver en différents endroits du monde ? Comment bien sûr rendre compte de la pensée soufie et de ses expressions contemporaines ? Cette réflexion a abouti à la création d’une plateforme intitulée «Sufi Heritage». Dès lors lorsque la pandémie s’est manifestée, il était assez facile de penser à une version digitale du Festival. Maintenant le défi est la mise en œuvre de la technologie digitale au service d’un tel projet. Ce n’est qu’un début, il y a beaucoup de choses à apprendre et découvrir, et beaucoup de difficultés techniques à dépasser !

«L’art de transmission» est le thème choisi pour cette édition. Pourquoi ce choix ?

Cette thématique a été choisie avant la manifestation de cette pandémie. Dans le contexte de celle-ci elle prend bien entendu une coloration particulière. La transmission est dès lors comprise aussi bien d’un point de vue extérieur, celui des nouvelles technologies, qu’intérieur en transmettant à travers ces dernières une pensée et des valeurs spirituelles qui sont précisément la meilleure réponse que l’on peut apporter à la crise que nous traversons, qui peuvent en tout cas mieux nous permettre de penser et de dépasser celle-ci en en tirant toutes les leçons nécessaires. Il est toujours fascinant de voir comment des philosophies, des sagesses atemporelles, peuvent rejoindre d’une façon aussi percutante l’actualité.

Quels sont les temps forts de cette édition ?

Cette édition est un événement exceptionnel par elle-même. C’est vrai que le programme est très riche et nous sommes heureux de voir à quel point les confréries soufies, les artistes et conférenciers au Maroc et dans d’autres pays y collaborent avec beaucoup d’intérêt. Les deux samedis du Festival sont consacrés à deux références universelles du soufisme que sont Ibn Arabi et Ibn Rûmî et les résonances de leurs œuvres et pensées aujourd’hui. Nous allons entre autres réserver un hommage à un grand spirituel et érudit qui vient de disparaître et qui est Michel Chodkieviz, qui a été pendant des années le président mythique des éditions du Seuil et qui est avec sa fille Claude Addas l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre d’Ibn Arabi. Il y aura également des soirées de samaâ des grandes confréries, des conférences nombreuses, des expositions artistiques.

Un dernier mot ?

Nous traversons un moment difficile. Les pertes matérielles avec leur cortège de difficultés sociales sont considérables. Mais tout ce qui est matériel pourrait être reconstruit et pourquoi pas d’une meilleure façon. Mais pour cela, il nous faut préserver et entretenir intacte notre capacité de pensée, de ressourcement et de culture. C’est ce qui constitue la dynamique interne de toute mobilisation sociale et de sa capacité créative.

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