Chantre de la paix
«Il a plu en moi une pluie d’été qui n’a pu rafraîchir ma tristesse», avait un jour écrit le gand poète Nazim Hikmet. Une voix de la résistance face à l’injustice des hommes.
Il y a des destins qui forcent le respect tout comme ils défient l’Histoire et ses contingences. Il y a des destinées fatales, à coup sûr. Des trajectoires humaines qui ne peuvent raconter le parcours que de grands hommes, qui ont donné leur vie pour leur pensée, pour leurs principes, pour leurs convictions, pour leur humanité. Pour Nazim Hikmet, l’auteur des «Paysages humains», il n’y a pas d’issue face aux barricades de l’Histoire. On l’a bien haï, lui, l’esprit libre et révolté, l’homme d’honneur, l’homme indépendant, dans cette Turquie rétrograde, malgré des allures de faux modernisme de façade, pour ses idées, pour son engagement, pour la force de ses mots qui ont levé le voile sur les maux d’une société, non seulement turque, mais universelle, plongée dans le chaos intérieur, dans la petitesse et une certaine forme de génocide intellectuel. Et comme rien n’a changé depuis que Nazim Hikmet est mort, la haine n’a fait que grossir pour peser de son gras sur la mémoire d’un génie, qui a marqué l’histoire des Lettres humaines, par sa profondeur, par son humanisme, par sa maîtrise et son sens de la rigueur et de l’intransigeance face aux aberrations et face à l’absurde. C’est à lui que l’on doit ce magnifique extrait :
«Le plus beau des océans est celui que l’on n’a pas encore traversé. Le plus beau des enfants n’a pas encore grandi. Les plus beaux de nos jours sont ceux que nous n’avons pas encore vécus. Et les plus beaux des poèmes que je veux te dire sont ceux que je ne t’ai pas encore dits».
En effet, quand le grand Nasreddine Hodja, déjà au XIIIè siècle disait que «c’est l’âne qui est dans le mauvais sens» alors que c’était lui qui faisait son bonhomme de chemin assis à l’envers sur la croupe de sa monture, l’erreur comme le ver est dans le fruit. Tout comme Samuel Beckett, des siècles plus tard, qui répète que c’est là l’homme tout entier, s’en prenant à sa chaussure alors que c’est son pied le coupable. Cela porte un nom : déformer le prisme des réalités pour l’adapter à ses propres visées à défaut d’avoir des visions voire tout simplement la vue. Et ici ni Nazim Hikmet ni Yachar Kemal, un autre monument des lettres universelles, ne pourront être des chausse-pieds de la mémoire turque. Et les faits l’attestent avec stupeur et effroi. On s’en souvient, en mars 2002, le ministre de l’intérieur turc a demandé que Nazim Hikmet soit rayé, à titre posthume, des registres de l’état civil, pour parachever la décision administrative prise du vivant du poète, en 1959, de le priver de sa nationalité turque. Nazim Hikmet n’est donc plus Turc. Il est paria. Il est indésirable. Il est une épine à jamais plantée dans le pied de l’Anatolie. Il sera toujours ce poète magnifique qui a bousculé l’ordre établi. Ce chantre de la paix, de la liberté, de l’amour des autres et de la beauté. Il restera dans les annales de la littérature mondiale comme un phare qui éclaire les consciences et qui incite les hommes à se libérer de tous les jougs, de tous les boulets et de briser toutes les chaînes. Comme son jeune frère, Orhan Pamuk, Nazim Hikmet avait touché là où le mal est purulent : «Les lampes de l’épicier Karabet sont allumées/Le citoyen arménien n’a jamais pardonné/Que l’on ait égorgé son père/Sur la montagne kurde/Mais il t’aime/Parce que toi non plus tu n’as pas pardonné/A ceux qui ont marqué de cette tache noire/Le front du peuple turc». Mais suffit-il d’être annihilé sur des registres administratifs pour être oublié dans l’esprit de tous ceux qui ont un jour lu une phrase de Nazim Hikmet? Il est clair que la police de la pensée a le bras et la matraque lourde, mais on peut tout emprisonner sauf la pensée d’un homme libre. Ceci Nazim Hikmet le savait, lui qui a vécu l’exil et l’injustice, mais a toujours répondu à l’horreur par la beauté.









