L’air du ton : Appareil

Savez-vous comment répondent les chefs de nos partis politiques au téléphone ? Au premier son articulé, à la première lettre, à la syllabe initiale, ils disent tout. Pas besoin d’aller au-delà pour imprimer l’identité du parti ou le caractère de son chef. Vous ne le croyez pas. Allons-y. Saâd Eddine Othmani (PJD) répond par naâm (oui). Un naâm inimitable.
Déterminé, résolu, bref, pressé, il détonne comme la rafale d’une mitraillette. Et sonne à l’oreille comme une musique qui marche au pas. Dame, l’heure n’est pas au badinage, au bavardage, mais aux grands ouvrages. Il ne faudrait pas toutefois créditer M. Othmani de l’exclusivité de savoir prononcer ce naâm.
Aucun Pijidiste ne répond par allô. Et certains redoublent même d’effort pour entourer d’un halo encore plus mordant leur naâm. À l’exception d’un seul : Abdellah Baha, chef du groupe parlementaire. Lui il répond au téléphone par Assaloumo Alaykoume. Le naâm des Pijidistes sort de la bouche d’Abbas El Fassi traduit en français : oui. Quand vous l’entendrez, vous comprendrez votre tort. Ce oui a le don de vous faire sentir que son locuteur est occupé par un sujet de vie ou de mort, une affaire de la plus haute importance non seulement pour son parti, mais pour l’Etat. Le oui n’est pas toutefois lâché d’une façon discrète, basse.
Non. Le oui de Abbas El Fassi est bien sonore. On le dirait éjecté par le canon qui annonce la fin du jeûne pendant ramadan. A lui seul, il gronde en déployant la longue histoire de l’Istiqlal. Ahmed Osman (RNI) ne répond jamais au téléphone. Il n’a pas de portable. Et quand vous l’appelez chez lui, une voix masculine vous demande de patienter. Et pour vous aider à tromper le temps, une musique vous tient compagnie. Ce n’est pas la glorieuse musique de la Marche verte, ni la Marche triomphale de Radamès dans Aïda, jouée par une troupe folklorique de ghaîta – répertoriée par l’agence de promotion des cultures locales dans l’Oriental. Ce sont quelques notes réduites à l’essentiel. Si vous avez entendu de petits synthétiseurs, que les parents achetaient à leurs enfants il y a deux décennies à l’occasion d’Achoura, vous comprendrez le type de musique inodore, incolore et résistant à toute interprétation que diffuse cet appareil. Quand M. Osman parle, il est toujours chaleureux et aimable. Et puis, il y a Mahjoubi Aherdane (MNP). Il a un portable et il répond. La première fois, l’on prend quelques précautions avant de l’appeler. Il faut peut-être s’exercer pour bien articuler et surtout élever la voix.
Avec l’âge, l’intéressé ne distingue plus peut-être toutes les nuances d’une eau de source qui bruit de mille sons dans le Moyen Atlas. On appelle avec la crainte de déranger et l’on est immédiatement cinglé par un allô tonique. Un allô lâché d’un seul jet, sans hésitation, ni cafouillage dans la voix. Sans intonation traînarde, ni lassitude dans le ton. Pas besoin de crier non plus : l’homme entend tout. Il a seulement, peut-être, l’âme plus expansive. Et aime les dissertations. Avis aux amoureux de lectures : M. Aherdane lit souvent des extraits de livres d’Histoire au téléphone. Mohamed El Yazghi ne répond plus aux appels. Il a confié son portable à sa femme. C’est par elle qu’il faut passer pour entendre la voix du premier secrétaire de l’USFP. Une astucieuse façon de se dérober aux enquiquineurs et d’afficher son inattaquable fidélité conjugale.

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