Le grand voyage de Moulay Hassan (2)

Le grand voyage de Moulay Hassan (2)

Le pays semble désert. Les villages sont rares, modestes et inaccessibles, perchés en nids d’aigle. Les gens du pays sont invisibles. Toute l’animation se concentre le long de la grande piste qu’un gros nuage de poussière sinueux signale de loin. Un membre de l’escorte royale s’étonne que, dans un pays où la pierre abonde, les rares hameaux qui, à distance, bordent la route soient bâtis en pisé, aient des allures de villages sahariens. Un cavalier qui chemine à ses côtés lui répond que ce sont des maçons, que l’on fait venir du Tafilalt, qui construisent ces villages ; car les Aït Youssi, comme, du reste, toutes les tribus du Jbel Fezzaz, du Moyen Atlas sont arrivés du Sud, il y a près de quatre siècles, chassés peut-être par la sécheresse ou bousculés par d’autres tribus, et ils ont gardé de leur origine saharienne, non seulement ces maisons de pisé aux toits plats, mais aussi la tente du nomade dont ils se servent au cours de la transhumance. Mais pourquoi ne voit-on pas sur les flancs de la montagne les tentes noires tissées de laine et de poil de chèvre mêlés, ni les troupeaux ? A cette époque de l’année, les moutons et les chèvres ont dû quitter leurs alpages d’hiver situés plus au sud vers la Moulouya et se diriger vers les contreforts du Moyen-Atlas. Les Aït Youssi attendent peut-être que leurs frères, qui restent toute l’année ici, en montagne dans les bourgs pour veiller sur les femmes, les enfants, les vieillards, mais aussi pour garder leurs réserves de grains, moissonnent leurs maigres champs. Les voyageurs s’étonnent de ne point croiser ces caravanes de mulets, qui habituellement, en cette saison, sillonnent la campagne, accompagnant les troupeaux vers les alpages, transportant les effets, les ustensiles et le mobilier des transhumants avec les tentes, leurs mâts en cèdre et leurs cordeaux d’alfa tressé. Le voyage du Sultan, en occasionnant un va-et-vient continuel sur cette route, carrousel des messagers qui apportent le courrier et les ordres du Sultan jusqu’à Fès, des employés du makhzen convoqués par leurs supérieurs en déplacement avec la “mhalla“, convois de marchandises, de bagages, gêne-t-il le passage des transhumants ? Retarde-t-il leur migration, réveillant le souvenir cuisant des années précédentes au cours desquelles des troubles dans la région avaient entraîné l’intervention de l’armée et le bombardement de Taghzout ? Mais, dans ces régions pauvres en eau, l’arrivée de milliers de bêtes de somme et d’hommes perturbe aussi bien la vie des transhumants que celle des sédentaires. La colonne quitte le piémont, franchit la montagne en suivant les vallées haut perchées avant de déboucher à l’est dans un couloir étroit, creusé par un modeste affluent de l’oued Guigou 56 dominé par des parois raides, qui la mène à Taghzout. Voici Taghzout. Enfin ! L’agglomération se compose de deux ensembles de ksour, cet habitat fortifié d’origine saharienne que l’on trouve dans tout l’Atlas, malgré son inadaptation aux rigueurs du climat, avec ses murs en pisé et ses toits plats sur lesquels s’accumule la neige au cours de l’hiver. Le premier ensemble, construit en hauteur, Taghzout fûqânî, occupe une position défensive, mais dispose d’un terroir rétréci. Le second, Taghzout tahtânî, situé en contrebas, plus près de l’oued, s’il possède de meilleures terres agricoles, est aussi plus vulnérable. D’ailleurs cette disposition des ksour n’est pas faite pour assurer des relations sereines entre les habitants d’en haut et ceux d’en bas. Les gens de Taghzout semblent avoir conclu momentanément une trêve : notables en jellaba blanche, le turban sur la tête, les femmes portant leurs plus beaux atours, les enfants vêtus d’une courte chemise, le crâne rasé, sont massés le long de la route, offrent dattes et lait en signe de bienvenue, scrutent le cortège pour tenter de distinguer la silhouette royale, trop intimidés pour crier leur plaisir de voir le Shrîf, le Sultan, porteur de la baraka, traverser leur territoire. La mhalla ne s’attarde pas près de ce bourg. L’étape suivante, disent les muhandîs et les muwaqqit, topographes et chronométreurs, qui sont partis en reconnaissance dans l’après-midi, sera difficile. La colonne poursuit son ascension, se dirige droit au sud vers Boulemane, empruntant une gorge étroite, dominée par une falaise rocheuse. Il fait bon marcher à l’abri du soleil, à l’ombre de ces hautes parois. Mais l’allure est trop lente. Le cortège s’étire le long de ce couloir, les bêtes de somme se bousculent, glissent sur la roche encore humide de rosée et ralentissent la marche. Sa Majesté et sa suite ne veulent pas retenir leurs coursiers et, dépassant l’avant-garde, arrivent à l’emplacement prévu pour le camp avant que celui-ci ne soit dressé. Le Sultan, alors, accompagné de quelques proches, poursuit son chemin jusqu’au col d’Oum Jniba. Du haut d’un éperon rocheux, droit sur sa selle, tenant négligemment les rênes, il observe ce paysage heurté ; sa silhouette se découpe avec une grande netteté dans l’air limpide de cette fin de matinée. Le lundi suivant, en effet, Moulay Hassan donne le signal du départ et, trois jours durant, il parcourt à la tête de la mhalla le pays Aït Mgild, s’assurant que ses pourparlers avec les notables de la tribu avaient porté leurs fruits, qu’il ne sera pas nécessaire, comme en 1888, qu’il dirige en personne une expédition de police dans cette région. L’ampleur de la répression qui s’abattit alors sur une fraction de la tribu particulièrement rétive, répression à laquelle participèrent les tribus voisines convoquées par le makhzen, aurait dû servir de leçon. Pour l’heure, le calme semble être durablement revenu. L’itinéraire de la mhalla sur le territoire des Aït Mgild longe les chaînons du Moyen-Atlas vers le Sud-Ouest. La caravane fraye son chemin sur un plateau creusé de ravins peu profonds, à travers une végétation clairsemée d’alfa, de thym, de genêts en fleurs, d’armoise, au parfum entêtant lorsque le soleil se fait chaud. En cette saison, le gros de la tribu suit les troupeaux vers les hauteurs, vers le lac de l’Aguelmane de Sidi ‘Ali et jusque vers Azrou, laissant les maigres pâturages de la Moulouya aux Aït ‘Ayache de l’oued Ansegmir. La colonne passe auprès de hameaux à moitié désertés, formés de petites maisons cubiques agglutinées les unes aux autres, dont les murs d’argile sont rongés par les intempéries, malgré la paille et l’alfa, tressés en larges nattes, dont ils tapissent leurs habitants. Seule la modeste agglomération de Bou l-‘âjoul a l’air d’un habitat moins précaire : « […] Bou l-‘âjoul, écrit Linarès, est constitué par la réunion de quelques casbahs assez éloignées les unes des autres, bien bâties pour la défensive, en pisé de chaux, du modèle ordinaire, soit quatre bastions aux angles de la bâtisse carrée. »

• Par Amina Aouchar
Historienne

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