Culture

«Le théâtre est une épée à double tranchant»

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Pilier
Acteur et homme de théâtre profondément attaché à la culture amazighe, Mohamed Chahir a construit au fil des années un parcours riche, entre théâtre, télévision, cinéma et radio. De ses premières expériences sur les bancs de l’école à ses collaborations avec différentes troupes théâtrales, il n’a cessé de cultiver une passion qui l’a conduit à approfondir sa formation et à s’investir également dans la transmission aux jeunes générations. Dans cet entretien, il revient sur ses premiers pas dans le monde artistique, livre sa perception de l’évolution du théâtre amazigh, évoque sa conception de l’art dramatique et explique les principes qui ont guidé son parcours.

ALM : Quelles ont été les principales étapes de votre parcours artistique ?
Mohamed Chahir : Revenir sur mes débuts, c’est forcément replonger dans les souvenirs et rouvrir certaines pages de mon parcours. La première étincelle qui m’a conduit vers l’univers artistique remonte à mes années d’école primaire. À l’époque, notre instituteur de troisième année préparait avec nous les festivités scolaires à l’occasion de la Fête du Trône. Il nous avait alors demandé qui souhaitait participer au programme à travers un chant, un hymne ou un sketch.
J’étais naturellement timide et quelque peu hésitant, mais j’ai finalement décidé de franchir le pas. Ma toute première expérience artistique s’est faite à travers l’Ahidous, aux côtés de mes camarades de classe. À cet âge-là, je ne pouvais évidemment pas imaginer que cette expérience allait constituer les premiers jalons d’un parcours artistique.
C’est toutefois au lycée Moha ou Hammou, à Beni Mellal, que mon véritable intérêt pour le théâtre s’est affirmé. Durant mes années d’enseignement secondaire, j’ai participé à la pièce Al-Hallaj. Le fait de vivre à Khénifra m’a également permis de découvrir de plus près l’univers de la scène, notamment à travers les troupes qui évoluaient au sein de la Maison des Jeunes.
Une autre étape importante a été mon passage au Centre pédagogique régional (CPR) de Meknès, où j’étudiais dans la filière des mathématiques. Après l’obtention de mon diplôme, j’ai eu la chance de rencontrer, au sein de l’établissement où j’ai été affecté et où j’enseigne encore aujourd’hui, un groupe de passionnés de théâtre. Cette rencontre a ravivé en moi cette passion et m’a progressivement conduit à m’investir davantage dans cet art.
J’ai alors ressenti le besoin d’approfondir mes connaissances à travers les études, la recherche et plusieurs stages de perfectionnement auprès de l’Institut supérieur d’art dramatique. Par la suite, j’ai intégré la Troupe du théâtre amazigh de Rabat, tout en collaborant avec la troupe des «Étoiles de l’Opéra» (Njoum l’Opera).
Toutes ces expériences ont contribué à façonner mon parcours et à construire progressivement ma propre vision du théâtre.

Comment analysez-vous l’évolution du théâtre amazigh au Maroc et quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels il est aujourd’hui confronté?
Le théâtre amazigh constitue, à mes yeux, l’un des piliers fondamentaux du théâtre marocain. Son évolution est intimement liée aux différentes étapes qu’a connues la création théâtrale au Maroc.
Après une première phase consacrée à la fondation et à la construction d’un véritable pacte de communication avec le public, le théâtre amazigh s’est progressivement ouvert sur les expériences du théâtre mondial. Cette ouverture s’est manifestée aussi bien dans le jeu des comédiens que dans la mise en scène et la scénographie, avec une intégration croissante des technologies modernes.
Le théâtre marocain, et particulièrement le théâtre amazigh, possède, par ailleurs, des caractéristiques et des spécificités qui lui sont propres. Il puise notamment sa richesse dans le chant patrimonial, la mémoire collective et un référentiel culturel profondément enraciné.

Quelles sont les contraintes qui jugulent la promotion de ce théâtre ?
On distingue le manque de moyens de soutien, la rareté des sessions de formation et l’insuffisance des ateliers et des pépinières destinés à accompagner les jeunes talents constituent autant de difficultés qui freinent la dynamique de création.
Il faut également insister sur la question des infrastructures. Le développement de salles et d’espaces théâtraux dans les différentes villes du Royaume est indispensable. Une véritable politique culturelle ne peut se concevoir sans équipements permettant aux artistes de créer, de répéter et de rencontrer leur public. À mon sens, une ville qui ne dispose pas d’un véritable espace théâtral ne peut pleinement prétendre au statut de métropole culturelle.

Que représente le théâtre pour vous, au-delà de votre carrière de comédien?
Je considère le théâtre comme le père des arts, notamment parce qu’il réunit et fait dialoguer plusieurs disciplines artistiques. Mais je le considère également comme une véritable «source de préoccupations», en raison des difficultés qui entourent sa pratique et de la complexité de la mission qu’il porte.
Cette mission est pourtant essentielle, car elle véhicule des valeurs nobles et profondément humaines. Le théâtre interroge l’individu, la société et les rapports humains. Il peut divertir, mais il peut également interpeller, sensibiliser et provoquer la réflexion.
Pour moi, le théâtre est une épée à double tranchant. C’est un art qui donne parfois l’impression d’être simple alors qu’il exige énormément de travail, de recherche et de maîtrise. C’est une forme de folie sans limites, mais aussi une passion dévorante.
Au-delà de la scène, le théâtre est donc pour moi un engagement. C’est une responsabilité envers le public, envers l’art et envers les valeurs que nous souhaitons transmettre.

Après plusieurs décennies de pratique, quels sont les principes qui ont guidé votre parcours et que considérez-vous comme les clés de votre réussite ?
Je ne me considère pas comme quelqu’un qui a «réussi». Je préfère parler d’une succession d’étapes, d’expériences et de rencontres qui ont progressivement construit mon parcours.
Ma contribution au domaine artistique s’est développée dans plusieurs secteurs : le théâtre, la télévision, le cinéma et la radio.
Au théâtre, mon parcours s’articule principalement autour de deux expériences : le monodrame et le théâtre collectif. Dans le registre du théâtre en solo, j’ai notamment travaillé sur Had Afou Rabbi, Tiran Facebook et Masagsi. Pour le théâtre collectif, j’ai participé à des pièces telles que Al-Warta, An Nohib al-Hayat, Manmanji et Murtabilin Matchiyyin, dont certaines ont également été enregistrées pour une diffusion télévisée.
Mon expérience audiovisuelle comprend, pour sa part, plusieurs feuilletons et films, parmi lesquels Tariq al-Holm, Rihlat al-Kanz, Sira’ al-Zi’ab, Illi la Yutammas, Sanka et Hob Tahta ‘Abat al-Fakhr. Je garde également une affection particulière pour ma participation à Tufitriyt, considéré comme le premier film amazigh.
Parallèlement à mon activité de comédien, je m’investis dans la transmission. J’encadre notamment un club de théâtre et de cinéma au sein d’un établissement d’enseignement secondaire. Pour moi, transmettre aux jeunes est une manière de faire vivre cet art et de contribuer à la formation des générations futures.

Quels sont les secrets de votre parcours en général ?
Quant à ce que l’on pourrait appeler les «secrets» de mon parcours, je dirais d’abord qu’un acteur accompli doit rester humble. Il doit conserver en permanence le sentiment qu’il lui reste encore beaucoup à apprendre et qu’il n’a jamais atteint un aboutissement définitif.
Je privilégie également le travail dans l’ombre et la discrétion. Je n’ai jamais cherché à m’imposer pour obtenir une place dans une production. Je préfère attendre dignement les opportunités et les accepter lorsqu’elles se présentent.
La recherche effrénée de la célébrité peut, à mon sens, devenir un véritable «suicide artistique». L’essentiel n’est pas d’être constamment sous les projecteurs, mais de construire une relation sincère et respectueuse avec le public.
Enfin, si je devais retenir une véritable clé de mon parcours, ce serait la sincérité. Pour chaque personnage que j’interprète, je cherche à comprendre sa psychologie, son environnement et son contexte sociologique. Il faut assimiler les référentiels psychologiques et sociaux du personnage afin de pouvoir le restituer avec justesse.
Le public reste, au bout du compte, le véritable thermomètre. C’est lui qui permet de mesurer la portée d’une œuvre et la qualité du travail accompli. Grâce à Dieu et à ce public que je respecte, je continue donc à avancer, avec la volonté constante de donner le meilleur de moi-même et de répondre à ses attentes.

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