France Meyer : «Traduire un auteur marocain a été un de mes plus grands défis»

France Meyer : «Traduire un auteur marocain a été  un de mes plus grands défis»

Entretien avec France Meyer, traductrice aux attaches marocaines

L’éminente traductrice France Meyer a récemment traduit en français le roman «Hot Maroc» de Yassin Adnan. Elle s’exprime sur cette expérience et les difficultés qu’elle a rencontrées lors de son opération traduisante. Elle se confie également sur ses fortes attaches au Royaume. Un parcours qui vaut la découverte.

ALM : Votre nom de famille confirme que vous êtes étrangère, alors que vous avez de fortes attaches au Maroc. Pourriez-vous vous présenter au grand public de notre pays?

France Meyer : En quelques mots, je suis traductrice littéraire arabe-français, passeuse de mots et de culture, marocaine de cœur, amoureuse de la langue française, des langues arabe et berbère et… des arbres.
J’ai grandi et vécu 20 ans au Maroc. Je porte ce pays en moi, j’y ai mes racines. J’ai appris très tôt le dialecte marocain et des rudiments de berbère tachelhit. Plus tard il m’a semblé naturel d’approfondir mes connaissances de la langue arabe à l’université, sans avoir à l’époque l’intention de devenir traductrice. Cet engagement s’est fait quelques années plus tard, grâce à ma rencontre à Damas avec le professeur Jamal Chehayyed qui m’a encouragée et guidée dans cette voie. C’est sous sa tutelle que j’ai traduit mon premier roman, Palabres sur le Nil, de Naguib Mahfouz. J’ai vécu quelques années au Moyen-Orient, puis la vie m’a menée en Australie, où après avoir enseigné l’arabe pendant dix ans, je me consacre désormais à mes traductions. La richesse humaine, culturelle et artistique des pays et des peuples qui m’ont accueillie a formé ma vision du monde et développé mon sens de la tolérance et ma perception de l’universalité du beau et du bien.

Vous avez récemment traduit le roman «Hot Maroc» de l’écrivain marocain Yassin Adnan. Quelle est la valeur ajoutée de cette traduction pour votre carrière?

Traduire un auteur marocain a été un véritable honneur et un de mes plus grands défis. Ce fut surtout un immense plaisir de pouvoir enfin me sentir immédiatement en harmonie avec le texte que je traduisais. Ayant grandi au Maroc, les situations et les personnages m’étaient culturellement familiers. J’allais de l’un à l’autre avec l’impression de marcher dans leurs pas et d’être en quelque sorte à la fois leur espion, leur complice et leur ombre.
Traduire Yassin Adnan m’a permis de boucler la boucle d’un fil qui m’a menée aux quatre coins du monde arabe, et de me retrouver en pays de connaissance, à la source de mon histoire. Aucun des auteurs que j’ai traduits ne ressemble à l’autre. Tous trempent leur plume dans l’encre de leur propre culture, et dessinent un enchevêtrement de lignes et de mots qui tissent la toile littéraire du monde arabe. Une immense œuvre pointilliste où chaque auteur, chaque roman, est ancré sur une parcelle spécifique de la région. Traduire Yassin Adnan m’a permis d’ajouter une pièce maîtresse au puzzle de ma carrière, le chaînon manquant. Pouvoir offrir aux lecteurs francophones ce que la littérature arabe a de meilleur est une de mes raisons de vivre. La traduction de Hot Maroc est en cela une de mes plus précieuses contributions, à l’égal, tout en restant intrinsèquement incomparable, de celles que j’ai pu faire en traduisant Naguib Mahfouz, Abdel Rahman Mounif et d’autres brillants écrivains.

Quelles ont été les difficultés rencontrées lors de la traduction de « Hot Maroc » ?

Les difficultés que j’ai rencontrées sont celles inhérentes à toute traduction littéraire. Dans ma spécialité, les registres de langue sont parfois difficiles à cerner du fait de la diglossie arabe moderne-dialecte. Chaque pays arabe a son ou ses propres dialectes auxquels Yassin Adnan a rajouté l’héritage poétique et littéraire classique, puisant dans cette richesse linguistique pour donner vie aux dialogues et corps aux personnages. Ce qui m’a frappée chez lui fut tout d’abord la profondeur et l’étendue de sa culture et de son érudition. Le rencontrer m’a permis d’étoffer et d’approfondir mes connaissances, et d’affiner ma sensibilité littéraire et culturelle pour mieux traduire la profondeur et l’âme de son roman. Pouvoir établir des liens professionnels dans le respect et l’admiration du travail de l’autre, et forger avec lui une amitié sincère, m’ont aidée à trouver les mots justes, avec patience et humilité. Je lui dois donc beaucoup. Il a su me guider sans jamais s’imposer et c’est ensemble que nous avons abordé et franchi les obstacles rencontrés. Mon travail de recherche en a donc été simplifié, me permettant de laisser libre cours à ma créativité tout en restant fidèle à son œuvre. Mon plus grand défi fut de traduire l’humour qui porte sa plume et illumine ses personnages et la trame de son récit. Ce travail à quatre mains fut à la fois une merveilleuse aventure et un grand plaisir.

Quel regard portez-vous sur la traduction d’œuvres littéraires en général et celles marocaines en particulier ?

Le monde arabe est pluriel, l’Extrême-Orient et l’Occident le sont tout autant. Le rôle du traducteur a toujours été celui de passeur de mots et d’idées, je ne fais qu’ajouter une modeste pierre à l’édifice. Chaque œuvre traduite permet aux idées de transhumer, de franchir un nouveau seuil, d’aborder un autre rivage et d’en modifier, imperceptiblement, l’horizon. Notre rôle est intimement lié à celui des écrivains, sans lesquels nous n’existerions pas. En traduisant, j’espère lever le voile sur certaines zones d’ombre, stimuler la réflexion, promouvoir la tolérance et la libre-pensée. Comme je l’ai dit précédemment, traduire un auteur marocain, c’est offrir au public français un regard neuf sur un pays que beaucoup associent à un paradis touristique, en oubliant parfois la richesse artistique et littéraire. C’est aussi permettre à des lecteurs marocains non arabophones de découvrir une autre facette de leur culture, et d’y retrouver au-delà de la langue employée l’émotion brute indissociable de la marocanité qui sous-tend l’œuvre de l’écrivain.

Auriez-vous d’autres projets ?

Je suis en train de traduire un court roman d’une écrivaine libanaise, abordant entre autres les thèmes des rapports intergénérationnels, de l’homosexualité, de la multinationalité et de la mouvance migratoire, avec pour toile de fond l’insoluble conflit israélo-arabe.
Au-delà de ce projet, la richesse de la littérature arabe est telle qu’il me faudrait plusieurs vies pour satisfaire mes ambitions. Continuer à traduire le Maroc en fait partie. Espérons que les éditeurs français et francophones continueront de se laisser émerveiller par les écrivains de langue arabe et trouveront le soutien et les fonds nécessaires pour faire traduire et publier leurs œuvres.

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