Rita El Khayat : «Tant qu’on dit écriture féminine cela veut dire qu’on dévalorise les écrits des femmes»

Rita El Khayat : «Tant qu’on dit écriture féminine cela veut dire qu’on dévalorise les écrits des femmes»

Entretien avec Rita El Khayat, écrivaine, anthropologue et psychiatre

Rita El Khayat vient de publier, en version italienne, son nouveau livre «Les filles de Shéhérazade». Elle y traite la question féminine en procédant à une démarche différente de celle du célébrissime personnage. L’auteure en donne un avant-goût dans cet entretien qui est également l’occasion de parler de sa passion pour la peinture, sa lettre adressée au Souverain, sa proposition pour le prix Nobel de la paix, de l’édition et de la psychiatrie au Maroc.

ALM : Vous venez d’écrire un livre intitulé «Les filles de Shéhérazade». Pourriez-vous nous en donner un avant-goût ?

Rita El Khayat : C’est le premier volume d’un livre qui explique l’état des femmes dans le monde arabe. A commencer par la préhistoire, l’histoire, l’anthropologie, la sociologie et tous les caractères secondaires qui permettent de comprendre l’état des femmes dans ce monde arabe ainsi que ce monde parce que qui dit comprendre les femmes, dit l’ensemble d’une situation aussi bien masculine que féminine.

Qu’en est-il du choix de publier, en premier, la traduction de votre livre en italien ?

Pour moi, c’est beaucoup plus facile de me faire publier en Italie qu’en France parce que l’édition française ne publie pas facilement les personnes qui vivent en dehors de l’Hexagone. C’est comme s’ils avaient leurs Marocains ou Arabes de service et quand vous êtes ailleurs, vous n’existez pas pour eux. Donc cette espèce d’arrogance des Français dans l’édition m’est insupportable. C’est pourquoi c’est beaucoup plus facile pour moi d’être publiée en Italie et en italien que je comprends également. Pour l’heure, le livre a été conçu en français. Je peux sortir cette version francophone soit en France, soit au Maroc où la crise de lecture est telle que faire un livre est une aventure. Dans notre pays, il y a trois problèmes. Celui de la diminution de la lecture partout, et aussi le fait qu’il n’y a pas de diffuseurs et de distributeurs conscients de l’importance du livre marocain pour le public de notre pays. Il arrive que dans les librairies on n’ouvre même pas les boîtes de ces livres. Elles sont alors renvoyées chez le distributeur sans être ouvertes. Cela veut dire que l’auteur, l’éditeur, l’imprimeur et l’infographiste travaillent pour rien. Alors que les livres venant de l’étranger sont valorisés et qu’on fait tout pour les vendre !

Dans votre nouveau livre, vous parlez des femmes. Quelle en est la valeur ajoutée par rapport à vos anciennes publications sur le même sujet?

Il est vrai que j’ai énormément écrit sur les femmes comme j’écris dans tous les domaines sur les femmes. Mon premier livre s’appelle «Le monde arabe au féminin». Après quoi, j’ai écrit «Le Maghreb des femmes» puis « Le somptueux Maroc des femmes ». Donc, plus j’avance dans la connaissance de la psychologie et des données féminines, plus j’approfondis ce que je dis. Par exemple, «Le monde arabe au féminin» était très vaste. Alors, j’ai pris des aspects beaucoup plus restreints et je les ai développés en allant le plus profond possible et en essayant de retrouver toutes les caractéristiques des femmes du passé pour expliquer celles du présent. Et comme beaucoup d’auteurs se sont emparés du personnage de Shéhérazade, je me suis mise à y réfléchir.

Alors quelle a été votre démarche de réflexion par rapport à Shéhérazade ?

Je ne réfléchis pas à elle comme une historienne ou sociologue. Je suis plutôt psychiatre, psychanalyste et anthropologue. Cela veut dire que pour moi ce personnage ne me valorise pas parce que Shéhérazade va trouver un homme qui tue toutes les filles et elle s’offre en sacrifice ne sachant pas ce que sa vie va devenir le lendemain parce qu’elle peut se faire assassiner. Donc c’est une victime, une personne qui se sacrifie. Et nous les femmes, nous nous sacrifions trop. Pour ne pas être tuée, Shéhérazade va également utiliser la ruse des femmes (Kid Ennsa) mais c’est une arme de faibles. Donc, moi aujourd’hui au 21ème siècle, je ne peux pas me prévaloir et être fière d’utiliser «Kid Ennsa». Alors, Shéhérazade a deux choses qui, en tant que psychanalyste, me déplaisent complètement. C’est une victime sacrificielle et c’est une femme qui utilise la ruse. Ses autres aspects, probablement la beauté, l’intelligence, l’érudition, les contes, sont la partie magnifique mais je pars d’abord du fait qu’elle s’est offerte en sacrifice et qu’elle a utilisé la ruse, ces deux choses qui sont des faiblesses. Pour répondre à votre question, je ne me reconnais pas dans le féminisme parce que je ne peux pas être féministe sans voir en face qu’il y a des hommes. Chaque femme a un père, frère, oncle, mari, fils et inversement. Elle est entourée d’hommes donc on ne peut plus faire le féminisme comme avant.

Pourriez-vous nous donner des exemples dans ce sens ?

C’est le cas d’Abdellah Laroui qui a écrit «La crise des intellectuels arabes» où il n’y a pas mention de femmes. Cela veut dire que si je prends, en tant que psychanalyste, ce livre qui ne parle pas de femmes, c’est pour moi la même chose que les féministes quand elles parlent de leurs problèmes. Dans les deux cas, on a donc un problème que ce soit les féministes ou le travail masculin sur le monde arabe. C’est un travail qui reste masculin, écrit par un homme pour ses pairs. Pour ma part, quand je me pense en tant qu’intellectuelle ou scientifique, je n’ai plus de sexe. Ce que je refuse vivement, également, c’est qu’on me classe dans l’écriture féminine. Quand j’écris, je suis un être humain. Tant qu’on dit «écriture féminine» cela veut dire qu’on dévalorise les écrits des femmes.

Dans votre cabinet, les salles d’attente et de soin sont assez garnies de toiles. Est-ce pour décontracter les patients ?

Il est vrai que cela peut décontracter mais quand j’ai installé ma salle d’attente, j’y ai mis une galerie d’art pour que les patients, qui arrivent avec leurs familles, soient initiés à l’art qui est pour moi extrêmement important et capital parce qu’il peut transformer le niveau de sociétés. Moi-même, je peins et je dessine. Mais je n’ai pas exposé bien qu’on me le demande souvent.

Vous avez également été proposée pour le prix Nobel de la paix. Comment cela s’est-il passé ?

Ce sont une organisation mondiale appelée «Traducteurs pour la paix» et d’autres personnes d’associations, en Europe, qui m’y ont proposée. Déjà, j’avais eu beaucoup de prix pour la paix en Italie. Et c’est vrai que je suis pour la paix parce qu’on ne peut rien faire si on n’est pas en paix.

Vous aviez aussi adressé un message au Souverain à propos de la situation des femmes. Quel en est le sort ?

Tout à fait, j’ai envoyé une lettre à Sa Majesté en novembre 1999, soit quelques mois après son intronisation officielle. En septembre de la même année, les islamistes ont demandé de renvoyer les femmes à la maison parce qu’elles prenaient le travail des hommes. Cette idée est pour moi extrêmement choquante. Cette lettre a finalement intéressé plusieurs personnes puisqu’elle est traduite dans 11 langues dont le catalan. C’est une lettre qui contient un programme féministe complet et qui révèle la réalité du grand problème féminin. Ce texte, qui mériterait d’être publié, est historique parce que jamais une femme n’a osé s’adresser à un monarque, publiquement, contrairement à Shéhérazade, dans le monde arabo-islamique.

Et quel état des lieux faites-vous de la santé mentale des Marocains ?

Simplement, un Marocain sur deux a consulté en psychiatrie et c’est heureux parce qu’ils ne vont plus chez les fqihs et «chouwafates» qui sont remplacés par la «roqia». Par contre, les psychiatres ont reçu le nombre indiqué. C’est énorme ! Cela veut dire que c’est un très grand malaise parce que la moitié de la société a eu affaire à un psychiatre au moins une fois dans sa vie. Il y a beaucoup de raisons à cet état social. D’ailleurs, dans «Les filles de Shéhérazade» je prouve comment les femmes arabes sont les plus analphabètes du monde, classées même derrière les Subsahariennes. Elles sont aussi les plus déprimées du monde. (chiffres de l’OMS et de l’Unesco). C’est un état dramatique.

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