Yassin Adnan : «Je suis en train d’écrire une deuxième partie de «Hot Maroc»»

Yassin Adnan : «Je suis en train d’écrire une deuxième partie de «Hot Maroc»»

Entretien avec Yassin Adnan, romancier, poète et journaliste marocain

La traduction en langue française du roman «Hot Maroc» de Yassin Adnan a récemment vu le jour. Une œuvre qui a la particularité de donner des qualifications animales aux humains. Dans cet entretien, l’auteur s’explique sur sa démarche littéraire et sur d’autres sujets intéressants dans ce roman à l’instar du mouvement estudiantin, de la presse, de la politique et des réseaux sociaux.

ALM : Votre roman «Hot Maroc», récemment traduit en français, donne des qualités animales aux humains. Comment avez-vous relevé ce défi ?

Yassin Adnan : Tout a commencé avec le personnage principal, Rahhal, qui pense qu’un animal se glisse dans la peau de tout humain et qu’il doit juste se concentrer pour le découvrir et le révéler. Ainsi, il est étrangement épris d’une obsession de restituer tout être, qui traite avec lui ou dont il est entouré, à son origine animale. Pour ma part, j’ai profité de cette obsession particulière à Rahhal pour approfondir, à travers son personnage, le côté comique du roman qui s’est transformé dans son troisième et dernier chapitre en «comédie animale». C’est ainsi que «l’animalisation des personnages» est devenue l’une des principales caractéristiques qui a attiré l’attention des lecteurs et des critiques à la fois. Il semble qu’ils ont apprécié ce passage fluide et hilarant entre les humains et l’animal dans le roman.

Votre œuvre aborde également du mouvement estudiantin tout comme d’autres romans marocains. Pourriez-vous nous expliquer votre prédilection pour ce sujet?

Il est naturel que le roman aborde la vie des personnages dans leurs différents espaces au quotidien. La période de l’université était décisive dans la structuration de la personnalité de Rahhal. C’est pour cela que j’y suis remonté afin de mieux assimiler les conditions de cette structuration aux niveaux psychosociologique et cognitif. En général, je pense que la vie estudiantine, y compris ses succès, échecs et tumultes, a un rôle décisif dans la création des profils des individus, voire peut-être leur changement. Aussi, cette nostalgie à la période estudiantine était une occasion pour moi de présenter un témoignage sur une étape que j’ai vécue. A l’époque, l’Union nationale des étudiants du Maroc était, de par son dynamisme militant, un acteur central au sein de l’université. C’était plutôt une université parallèle où les bases de cette organisation et les sympathisants y recevaient un encadrement politique irréprochable. C’est cette formation qui manque aujourd’hui à la nouvelle génération qui n’a pas assisté à la vigueur de cette organisation et de la symbolique de sa présence dans l’espace universitaire. Il en résulte un manque d’encadrement politique chez la jeunesse estudiantine. Ce qui explique la réticence politique dont nous souffrons aujourd’hui.

Ce n’est qu’au milieu du roman que le lecteur découvre que Rahhal a, à la fois, plusieurs comptes électroniques avec des profils différents. Pourquoi créer une telle confusion aux esprits?

Ce n’est pas un secret que beaucoup d’obsédés et de psychopathes se connectent à l’espace électronique avec de faux comptes et pseudonymes pour envenimer les réseaux sociaux. Ils s’amusent à épier la vie privée des individus et semer la zizanie entre eux, les dénigrer et les accuser à tort et à travers. Il est également certain que plusieurs occupants de ce «continent bleu», à l’instar de Rahhal, ont été gratuitement blessés par leurs détracteurs sous couvert d’anonymat. C’est pourquoi j’ai choisi ce personnage timide, introverti et qui vit dans l’ombre. Cependant, il se transforme en monstre redoutable dès qu’il se met derrière l’écran de son ordinateur tel un danseur de corde virtuelle en se connectant sur Facebook. Bien évidemment, Rahhal, ce lâche et incapable d’affronter quiconque, ne pouvait attaquer violemment ses «détracteurs» sans l’anonymat procuré par les faux comptes et les pseudonymes. Dans le roman, j’ai essayé de percer les secrets de ce personnage notamment sur le plan psychologique pour que je comprenne avec le lecteur les raisons de l’agressivité gratuite qui a commencé à se propager sur les réseaux sociaux ces dernières années.

Il est surprenant de découvrir au fil des pages la réalité de la presse dans «Hot Maroc». Comment expliquez-vous ce traitement dans une telle intrigue?

Lorsque les partis politiques perdent de leur sérieux, rejettent leurs références et se mettent en désordre, il est normal que les médias subissent le même sort. Tout le monde se souvient de l’émergence de la presse indépendante au Maroc et la consolidation du paysage médiatique par plusieurs sites d’informations électroniques. Nous étions à ce moment-là contents de cette effervescence. Aussitôt, les déviations se sont succédées et multipliées. «Hot Maroc» s’est particulièrement arrêté sur cette tendance médiatique qui a fait des rumeurs et de la propagation des fake news une ligne éditoriale. Je pense avoir précocement tiré la sonnette d’alarme au moment où l’Etat ne s’est rendu compte de l’énormité de cette tendance que dans le contexte de la pandémie du Covid-19 lors des premières semaines du confinement sanitaire. Peut-être que si j’étais membre du syndicat des journalistes ou militant des droits humains, j’aurais pris une position intense à l’égard de ce phénomène certainement dénoncé. Mais je suis un simple écrivain qui présente une œuvre littéraire.

C’est pourquoi, je n’ai fait que poser des questions : pourquoi ressentons-nous un certain engouement chez les Marocains pour ce genre d’informations ? Pourquoi diffusons-nous les fake news ? Pourquoi n’apprécions-nous pas la lecture d’articles sérieux et des décryptages journalistiques orienteurs au moment où nous avons consacré des modèles journalistiques superficiels en tant que stars qui excellent seulement en haine et dénigrement pour illuminer notre espace médiatique ? C’est une toile de tares psychiques imbriquées qui nous met face à un phénomène difficilement réducteur. La tare est plus profonde pour l’adosser aux seuls journalistes et autorité. La maladie est plutôt ancrée dans la société, c’est pour cela que le phénomène mérite l’intérêt de la littérature. C’est pourquoi aussi j’ai élu, pour mon diagnostic, le personnage de Rahhal Laâouina du fin fond de la société pour essayer de comprendre, à travers lui, la source de toute cette vengeance, méchanceté gratuite et disposition maladive et constante au massacre symbolique. J’espère que plusieurs personnes, qui sont comme Rahhal, ont pu se retrouver dans «Hot Maroc» pour qu’elles puissent se rendre compte de l’ampleur de leur hideur.

Vous avez également approché la politique ainsi que les conflits partisans et électoraux selon une vision sociale, critique et comique à la fois. Quelles sont les raisons de cette tendance ?

Jusqu’à la fin des années 90 du siècle dernier, nos jeunes étaient écartés de la politique et soumis à toutes sortes de restriction et provocation pour bouder la politique et l’action partisane. Maintenant que les jeunes ont laissé tomber la politique, la réticence a régné et la référence religieuse a triomphé en deux échéances électorales successives, nous ressentions une certaine envie de récupérer et recruter les jeunes pour s’intéresser à la chose publique. Après quoi alors? Dans «Hot Maroc» je n’analysais pas le paysage politique au Maroc; plutôt je notais une réalité que je connais avec ironie amère. Les partis regorgent de courtiers d’élections et leurs clients ne s’intéressent plus à leurs références idéologiques et ne leur demandent pas de comptes à rendre sur la base de convictions politiques ou positions intellectuelles. Même la dénomination complète du parti est ignorée par certains adhérents qui n’en assimilent pas également les significations. Chez le grand public, les partis sont réduits à des symboles qui importent le plus.

Evidemment le roman parle de ce mouvement électoral comique dans lequel participent des partis conçus en différents symboles : la Chamelle, la Fourmi, la Pieuvre et le Héron. D’ailleurs, le lecteur du roman a suivi comment le conflit s’est intensifié, dans le dernier chapitre «La comédie animale», entre les partis de la Chamelle et de la Pieuvre pour un escargot. Ainsi, le parti de la Chamelle a revendiqué d’interdire la soupe aux escargots, ayant un succès populaire au Maroc notamment à Marrakech; cependant le parti de la Pieuvre a, à son tour, lancé ses fatwas pour défendre les Marrakchis pour qu’ils puissent savourer cette soupe succulente. Aussi, des batailles et des accrochages ont eu lieu même dans les hammams de la ville à cause de ça. Ces situations comiques m’ont été utiles pour étaler ma vision critique des états de la politique et de la société dans le pays d’une manière qui ne manque pas d’humour et de légèreté.

Et qu’en est-il de vos projets ?

Je suis en train d’écrire un nouveau roman. Il s’agit d’une deuxième partie de «Hot Maroc». Rahhal Laâouina est un personnage rarement croisé chaque jour. C’est pour cela que j’ai préféré y revenir pour suivre, avec lui et à travers ses aventures réelles et virtuelles, les mutations de la politique et la société de notre pays, ainsi que les changements de notre Maroc virtuel qui regorge de phénomènes étranges et surprises merveilleuses.

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