Culture

Mamoun Lahbabi : «J’ai raconté la vraie vie de personnages fictifs»

ALM : Comment est née l’idée de cette œuvre ?

Mamoun Lahbabi : J’écris mes romans à partir de ce qu’il y a en moi. Cette somme de couleurs, de sons, d’odeurs, toutes les émotions que j’ai accumulées et qui se sont déposées comme des sédiments pour me permettre de façonner des tranches de vie à la manière de l’araignée qui tisse sa toile à partir de ce qu’elle contient. Je les écris aussi en puisant de l’extérieur, en grappillant chez les autres des images, des traits psychologiques à la façon de l’abeille qui butine les fleurs pour fabriquer son miel. L’idée de départ est donc toujours un morceau de réalité qui répand sur moi un sentiment fort sur lequel je greffe mon imaginaire. «Entre tes mains» est donc né du désir de raconter l’histoire d’un couple formé de deux êtres que tout sépare : l’origine sociale, la culture, la richesse. Comment cette union peut-elle s’accommoder des normativités sociales ? Comment est-elle perçue dans le regard de l’autre ?
 
Est-ce que les faits de ce roman sont tirés de la réalité ?

Tout à fait. Ce roman s’origine dans l’histoire d’une vie qui m’a été racontée au hasard d’une rencontre. Bien entendu, je n’ai pas intégralement restitué ce qui m’a été confié. Je l’ai transformé, sans travestir la vérité, mais en la taisant. C’est un mélange de réalité et d’imaginaire. Je ne saurais dire lequel des deux est prépondérant, mais je suis certain de m’être interdit de quitter le réel, et je crois y être parvenu. Je n’ai guère eu de difficulté à reconstituer des scènes car, vous le savez bien, un auteur n’a pas besoin d’être témoin, son imagination se substitue allègrement à sa présence. En fait, j’ai raconté la vraie vie de personnages fictifs.

Vous avez allié le côté psychologique au romantique. Comment expliquez-vous ce mélange ?

Effectivement. Dans «Entre tes mains», comme d’ailleurs dans tous mes romans, j’essaie de percer les traits psychologiques des personnages. Je cherche à sonder l’âme humaine afin de détecter les émotions et les sentiments qui agitent la pensée, à l’image d’un spéléologue qui s’enfonce dans les profondeurs pour découvrir les secrets enfouis dans les intérieurs de la terre. Yassir, par exemple, le personnage du roman : j’essaie de comprendre ses attitudes, ses impressions, ses intentions. Et c’est ce qui m’ouvre la possibilité de l’accompagner dans sa descente cendreuse vers la dépression, de ressentir la culpabilité qui le mène au purgatoire. Je crois que le lecteur a besoin de cette représentation des êtres qui peuplent un roman. A défaut de cette immersion, on reste à la lisière de ceux qu’on fréquente. Alors, fatalement, le romantique n’est jamais bien loin quand on soulève les traits de caractère des individus. Et les sentiments, nécessairement, affleurent Zahra, par exemple, est une grande sentimentale, mais elle ne se soumet pas à sa passion car c’est une femme déterminée, jalouse à mourir de son indépendance et de sa liberté. Elle est farouche et ne garde pas son regard sur le dos. Elle est gorgée d’espoir et ses chagrins, même s’ils l’affligent, ne la condamnent pas. Elle éprouve certes de la tristesse, mais évite le regret qui fait revivre les malheurs plusieurs fois. Elle sait qu’en étant ce qu’elle est, la vie donne naissance à ce qu’elle n’est pas.

Quel est le message que vous voulez transmettre à travers ce roman ?

Vous savez, c’est souvent le lecteur qui fait découvrir au romancier ce qu’il a voulu dire. Le lecteur aide l’écrivain à comprendre ce qu’il a écrit. «Entre tes mains», me semble-t-il, traite de la dignité. Vivre sans livrer sa dignité à l’encan. Mais pour cela, il est nécessaire de s’affranchir du confort matériel et des corruptions sociales. La vie est un patrimoine suffisant pour vivre. C’est ce que fait Zahra. Elle abandonne son travail, sa vie antérieure, les promesses pécuniaires, et elle s’en va telle une nomade qui n’a pour cicérone que sa liberté et son autonomie. Le roman parle aussi de la lâcheté, cette difformité qui voue son dépositaire à la honte et à l’indignité. Et puis d’espoir aussi, car la vie est ailleurs, dans l’infinité des possibles qu’offre l’avenir. En fait, chaque mot est un tourment, chaque mot est un message. «C’est dans les mots que nous pensons», disait Hegel.
 

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