Duel d’ego
Les procès de Nuremberg furent une invention politique et juridique majeure: la naissance du droit international pénal. Les réduire à une conversation psychanalytique revient à effacer la civilisation du droit au profit du spectacle de la fascination.
»par Sébastien Chabaud
Sorti en 2025, Nuremberg de James Vanderbilt prétend revisiter l’un des moments fondateurs de la justice internationale. Mais derrière l’ambition historique, le film se perd dans la tentation du drame psychologique. Sous prétexte d’explorer les racines du mal, le réalisateur James Vanderbilt psychologise le nazisme, transforme la justice en théâtre, et remplace la mémoire par le mélodrame. Ce qui devait rappeler la dignité du droit devient ici un huis clos narcissique où le mal séduit plus qu’il ne condamne. Avec cet habitué des superproductions de fiction (Piège de Cristal, Total Recall ou The Amazing Spiderman), l’Histoire devient un décor.
Quand l’Histoire devient décor
Le scénario réduit les procès de 1946 à une relation entre le psychiatre américain Douglas Kelley (Rami Malek) et Hermann Göring (Russell Crowe). Or, comme le rappelle l’historien français Johann Chapoutot (La Loi du sang, Gallimard, 2014), «le nazisme n’est pas une folie, mais une rationalité». En faisant de Göring un démon charmeur et de Kelley un Candide fasciné, Vanderbilt travestit cette vérité fondamentale.
Les procès de Nuremberg furent une invention politique et juridique majeure: la naissance du droit international pénal. Les réduire à une conversation psychanalytique revient à effacer la civilisation du droit au profit du spectacle de la fascination.
Vanderbilt invoque implicitement Hannah Arendt et sa notion de «banalité du mal». Mais là où Arendt cherchait la mécanique froide du crime bureaucratique, le film ne montre qu’un duel d’ego. Göring, rhétoricien brillant, prend l’ascendant sur Kelley, qui semble perdre pied. Ce renversement est plus qu’un contresens : c’est une faute morale. En plaçant le charisme du criminel au centre du récit, Vanderbilt pervertit la fonction du tribunal : montrer que le droit l’emporte sur la barbarie, non que le mal conserve le dernier mot.
Le biographique contre la vérité historique
Douglas Kelley fut un témoin réel, auteur du livre 22 Cells in Nuremberg. Mais son regard n’a jamais prétendu épuiser la vérité des faits. Comme le souligne l’historienne française Annette Wieviorka (Ils étaient juifs, résistants, communistes, Perrin, 2016), «l’histoire n’est pas un récit d’émotions, mais de preuves». Faire de Kelley l’axe narratif, c’est remplacer l’histoire collective par une introspection individuelle, une tentation biographique où la psychologie prend le pas sur la responsabilité. Yves Ternon, dans Nuremberg, la justice contre les crimes de guerre (Tallandier, 2015), rappelait que «le tribunal fut un acte de civilisation, non une séance d’analyse». Vanderbilt, lui, inverse les deux : la psychanalyse triomphe, le droit s’efface.
Le traducteur, figure larmoyante du pathos
Pour ajouter une touche d’émotion, le film introduit un personnage inventé : Howie Triest, le jeune chauffeur-traducteur (Leo Woodall), dont les états d’âme ponctuent le récit. Figure typique du cinéma hollywoodien, il ne sert qu’à susciter la compassion. Est-il oscarisable ? Sans doute !
Son rôle, digne d’un conte de Disney, tire des larmes faciles sans apporter la moindre profondeur historique. Là où le procès devait élever le spectateur vers la réflexion morale, Vanderbilt l’abaisse au registre sentimental.
Les images de la Shoah : Entre mémoire et manipulation
Le film insère des extraits du documentaire tourné par John Ford, projeté lors des véritables audiences pour confronter les accusés à la réalité des camps. Ces images, d’une puissance documentaire inouïe, sont ici transformées en ressort dramatique. Comme le souligne l’historienne britannique Mary Fulbrook (Reckonings: Legacies of Nazi Persecution and the Quest for Justice, Oxford University Press, 2018), « les images de la Shoah doivent être vues comme un rappel éthique, non comme un choc sensoriel ». En les utilisant comme climax émotionnel, le film instrumentalise l’horreur et détourne la mémoire des victimes vers du pathos cinématographique, jusqu’à la nausée.
Le silence sur les autres procès : Une faute mémorielle
Mais la lacune la plus grave du film est ailleurs : Nuremberg ne dit pas un mot des seconds procès tenus entre 1946 et 1949, notamment celui du corps médical nazi. Ce procès des médecins (Rascher, Brandt, Hoven, et Mengele) révéla les pires crimes contre l’humanité : les expérimentations sur des déportés, la stérilisation forcée, l’hypothermie, la vivisection.
En passer sous silence revient à trahir la pluralité même de la barbarie nazie. L’historien étasunien Donald Bloxham expliqua brillamment : «Il n’y eut pas un procès, mais des procès : une série d’actes de justice destinés à circonscrire la totalité du crime».
Ne retenir que le premier, et encore à travers un duel psychologique, c’est rétrécir l’histoire, l’aseptiser, l’amputer.
Au final, cette tentative de reprise de 2025 ne vaut pas le coup. Même pour Russell Crowe. Quitte à voir un film sur Nuremberg, autant louer Judgment at Nuremberg de Stanley Kramer (1961) où la fiction ne cherche pas à réécrire l’histoire et permet une sensationnelle réflexion éthique sur la banalité du mal.










