Elle se faufile facilement entre ces milliers de gens venus assister au premier Festival de Rock’n’roll à Marrakech, tenu le week-end dernier à Bab Ighli, joue des coudes pour pénétrer dans cette immense foule suivant ces concerts, offerts au grand public gratuitement, et arrive à approcher sa marchandise près de ses éventuels clients. Casquette à longue visière, cheveux ramassés, tenue sportive, banane autour de la taille, Najat Bensalem vend des cigarettes au détail. Voir une jeune fille vendre des cigarettes, à Marrakech ou ailleurs, ne surprend plus. Mais, quand il s’agit de Najat Bensalem, les choses diffèrent énormément. La concernée, elle-même, n’arrive pas à cerner les tenants et les aboutissants de cette bifurcation brusque de son train de vie.
Celle qui a reçu le Prix de la meilleure interprétation féminine, lors de l’édition 2003 du Festival international du film de Marrakech pour son rôle dans « Rajaâ», vit en vendant au détail des cigarettes. Sillonnant quotidiennement la place Jamaâ El-Fna, elle profite de ce genre d’occasions, tel le Festival de Rock’n’roll, pour doubler ses bénéfices. De son expérience dans le monde du cinéma et son actuel travail, elle en parle avec amertume et un certain regret. « Si je savais que j’allais devenir vendeuse de cigarettes, je n’aurais pas mis les pieds dans un studio de cinéma », dit-elle aujourd’hui. Tout a commencé lorsqu’une voisine lui a parlé d’un casting organisé pour sélectionner une jeune fille, une vraie Marrakchie. A sa grande surprise, Najat Bensalem est arrivée à convaincre le réalisateur français, Jaques Douillon. Sa taille frêle, son accent pur marrakchi, son teint basané, l’expression de son visage. Ce sont là les atouts de Najat Bensalem qui ont fait basculer la balance en sa faveur.
C’est ainsi qu’elle a été choisie pour interpréter le principal rôle de « Rajaâ ». Dans le film de Jaques Douillon, elle a partagé l’affiche avec Pascal Greggory qui campait lui le rôle de
« Fred ». Acteur connu et reconnu sur la scène du cinéma d’auteur français, il a à son actif une filmographie impressionnante, totalement à l’antipode de Najat Bensalem qui ne savait rien de ce monde. Novice, c’est ce que Jaques Douillon cherchait en fait. « Rajaâ est orpheline. Elle a connu le pire et elle ne croit pas que la vie puisse soudainement devenir meilleure. Quitte à survivre, elle voudrait travailler "honnêtement". Lui, c’est Fred. Un occidental, un type qui, sentimentalement, ne vaut plus grand-chose.
Quand il la rencontre, elle lui plaît immédiatement. Il veut juste la séduire. Raja sent qu’il veut seulement s’amuser avec elle, qu’il la laissera vite tomber, et en abandon, elle s’y connaît. Pourtant cet homme-là, elle aimerait pouvoir croire en lui… », précise-t-on dans le synopsis de « Rajaâ ». Cette brève présentation ne dit presque rien sur l’histoire de ce film, qui a pourtant le mérite de dire haut ce que beaucoup pensent tout bas. Projeté dans le cadre du Festival international du film de Marrakech, en 2003 la même année de sa sortie sur les écrans français, « Rajaâ » a provoqué un tollé. Le film plus révèle comment des étrangers fortunés abusaient sexuellement des adolescentes, dans certains riads de Marrakech. Mais, la consécration d’une Marocaine qui a pu arracher le prestigieux Prix de la meilleure interprétation féminine a volé la vedette à cette réalité dévoilée au grand jour par la caméra de Jaques Douillon. Les feux de la rampe se sont vite braqués sur Najat Bensalem, 22 ans, qui, en un laps de temps réduit, a cru entamer ses premiers pas vers la gloire. Elle a également reçu, en 2003, le Prix Marcello Mastroianni, de l’Espoir féminin de la Mostra de Venise, et a été candidate pour Khmissa dans la catégorie
« Art et culture ». Mais, Najat Bensalem ne s’est pas délectée longtemps de son succès. En éteignant les lumières, elle s’est retrouvée seule. « Après « Rajaâ » je ne savais quoi faire. Jaques Douillon est rentré chez lui, en me laissant un cachet de 60.000 dirhams.
Je vivais sur l’espoir qu’un de nos réalisateurs allait me contactait. En vain. D’ailleurs, le Centre cinématographie marocain n’a même pas pensé à inviter celle qui a décroché, en 2003, le Prix de la meilleure interprétation féminine, pour la dernière édition du Festival international du film de Marrakech! », s’exclame-t-elle. Aujourd’hui, Najat Bensalem ne sait plus à quel saint se vouer. Après le décès de sa mère, elle a loué une petite chambre et se « tue » pour payer le loyer de chaque mois. Elle continue de vivre de ses cigarettes, en grille quelques-unes de temps en temps : « Histoire de noyer mon chagrin dans la fumée ».









