Entretien avec Said Belghali et Lamyaa Mahboub, respectivement fondateur et directrice générale de Actagen
LegalTech : À l’occasion du Gitex Africa Morocco 2026, plusieurs startups marocaines ont cherché à affirmer leur positionnement dans un écosystème technologique en pleine structuration, marqué par une volonté croissante de développer des solutions locales capables de répondre à des enjeux métiers spécifiques. Dans ce contexte, certaines initiatives se distinguent par leur approche et leur ancrage dans des problématiques concrètes. Actagen, une solution LegalTech développée au Maroc, en fait partie. Said Belghali, expert-comptable et fondateur de la société, ainsi que Lamyaa Mahboub, directrice générale, échangent dans cet entretien autour des enjeux de digitalisation, de conformité et de souveraineté des données.
ALM : Après votre participation au Gitex, vous mettez en avant Actagen comme une solution différenciante. Mais le marché des LegalTech est déjà bien occupé. Qu’est-ce qui vous rend réellement légitimes ?
Said Belghali : Notre légitimité vient du fait que nous sommes avant tout des praticiens. Actagen a été conçu à partir de problématiques que nous rencontrons au quotidien dans la gestion juridique des sociétés. Sur le terrain, les outils sont souvent dispersés, les processus peu structurés et la traçabilité difficile à assurer. Nous avons donc cherché à construire une solution qui ne soit pas simplement technologique, mais qui apporte une réponse concrète à ces contraintes opérationnelles.
Vous insistez beaucoup sur la souveraineté numérique. Est-ce un véritable besoin ou un argument marketing devenu incontournable ?
Lamyaa Mahboub : C’est clairement un besoin et il devient même central. Les échanges que nous avons eus lors du Gitex ont confirmé que les professionnels sont de plus en plus sensibles à la question de la maîtrise des données. Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement de digitaliser, mais de le faire en gardant le contrôle. C’est pour cela que nous avons fait le choix d’une architecture « offline-first », qui permet aux utilisateurs de conserver leurs données localement, sans dépendance à des infrastructures externes.
Mais ce choix ne vous place-t-il pas en décalage avec les standards du marché, largement dominés par le SaaS ?
Lamyaa Mahboub : Il nous place en décalage, mais de manière assumée. Le SaaS a ses avantages, mais il soulève aussi des questions de dépendance et de sécurité. Notre approche consiste à proposer une alternative adaptée aux professions réglementées, avec un modèle hybride qui combine sécurité des données, performance et évolutivité. Nous pensons que ce positionnement répond à une attente réelle du marché.
Concrètement, quels problèmes du marché adressez-vous ?
Said Belghali : Il y a d’abord un problème d’organisation. La gestion juridique repose encore largement sur des outils non intégrés, avec des documents dispersés et des processus peu formalisés. Cela complique le suivi et augmente les risques d’erreur. Mais il y a surtout un enjeu réglementaire. Les obligations liées à la LCB-FT imposent aujourd’hui des exigences élevées en matière de traçabilité, de documentation et de justification des diligences. Or, ces obligations sont souvent gérées de manière manuelle. Actagen permet justement d’intégrer ces exigences dans un cadre structuré et sécurisé.
Est-ce que cela signifie que les professionnels ne sont pas aujourd’hui correctement outillés pour faire face à ces obligations ?
Said Belghali : Ils disposent d’outils, mais pas toujours adaptés. Beaucoup de cabinets utilisent des solutions génériques ou des méthodes internes qui ne permettent pas une structuration optimale. Cela fonctionne, mais avec des limites importantes, notamment en cas de contrôle. L’enjeu n’est pas seulement de faire, mais de pouvoir démontrer que les diligences ont été réalisées de manière rigoureuse et traçable.
L’intelligence artificielle est aujourd’hui omniprésente. Est-ce un réel levier dans votre solution ou un passage obligé ?
Lamyaa Mahboub : C’est un levier, mais que nous utilisons avec pragmatisme. L’intelligence artificielle permet d’améliorer l’efficacité, d’automatiser certaines tâches et d’assister les utilisateurs. Mais nous restons vigilants sur son rôle. Dans les métiers du droit et du conseil, la valeur repose sur l’analyse et le jugement humain. L’IA vient en support, elle ne se substitue pas au professionnel.
Vous évoquez souvent le rôle des experts-comptables dans cette dynamique d’innovation. Pourquoi ?
Said Belghali :Parce qu’ils ont historiquement joué un rôle déterminant dans la structuration des pratiques des professions de conseil. Les experts-comptables ne se sont jamais limités à leur mission traditionnelle ; ils ont souvent été à l’origine d’outils et de solutions qui ont profondément amélioré l’organisation et la fiabilité des processus.
Il faut reconnaître que plusieurs solutions aujourd’hui bien installées sur le marché sont issues d’initiatives portées, directement ou indirectement, par des experts-comptables qui ont su traduire des besoins métier en outils concrets. Actagen s’inscrit pleinement dans cette continuité. Aujourd’hui, ces initiatives intègrent davantage les nouvelles technologies, notamment l’intelligence artificielle, tout en restant profondément ancrées dans les réalités du terrain et les pratiques concrètes des professionnels.
Face à des solutions internationales déjà bien installées, comment comptez-vous vous positionner ?
Lamyaa Mahboub : Nous ne cherchons pas à reproduire des modèles existants. Les solutions internationales sont souvent généralistes et peu adaptées aux spécificités locales. Notre approche est différente : nous construisons une solution ancrée dans le contexte marocain, avec une compréhension fine des contraintes réglementaires et des pratiques professionnelles. Cela nous permet d’apporter une réponse plus pertinente et plus opérationnelle.
Votre modèle «offline-first» ne limite-t-il pas votre capacité de développement à l’international ?
Lamyaa Mahboub : Au contraire, il peut devenir un atout. Les enjeux liés à la souveraineté et à la protection des données prennent de plus en plus d’importance à l’échelle internationale.
Notre modèle hybride nous permet de répondre à ces attentes tout en conservant une capacité d’adaptation. C’est ce qui nous a déjà permis d’étendre la solution à d’autres environnements juridiques, notamment dans l’espace Ohada et en Tunisie.
Au fond, est-ce que vous êtes une solution technologique ou une réponse réglementaire ?
Said Belghali : Nous sommes les deux. Actagen est une solution technologique, mais elle est conçue pour répondre à des exigences réglementaires concrètes. Notre objectif est de transformer des obligations souvent perçues comme contraignantes en un système structuré, pilotable et sécurisé pour les professionnels.
En une phrase, pourquoi Actagen aujourd’hui ?
Lamyaa Mahboub : Parce que les professionnels ont besoin d’outils qui leur permettent non seulement de gagner en efficacité, mais surtout de garder la maîtrise de leurs données, de leurs obligations.










