Badr Ikken : «Nos plateformes constitueront un maillon fort de la recherche africaine du futur»

Badr Ikken : «Nos plateformes constitueront un maillon fort de la recherche africaine du futur»

Entretien avec Badr Ikken, DG de l’IRESEN

On a financé plus de 60 projets de recherche collaboratifs importants puisqu’ils impliquent plusieurs universités et plusieurs entreprises. Nous avons aussi des projets où il y a des consortiums marocains et étrangers.

Investir pour le développement de la recherche et l’innovation dans le domaine des énergies propres permettra au Maroc d’être compétitif et d’assurer son positionnement dans la région MENA et en Afrique. Pour gagner ce challenge, il est essentiel de se donner les moyens de ses ambitions et de renforcer les structures de recherche en place, à l’exemple de l’Institut de recherche en énergie solaire et énergies nouvelles (IRESEN). En effet, l’Institut compte à son actif des projets et des sites de recherche à la pointe de la technologie. Il a réussi en peu de temps et avec peu de moyens à mettre en avant l’ingéniosité des jeunes en matière d’énergies renouvelables devenant ainsi une référence sur le continent africain. Après dix ans de son existence, il ambitionne d’élargir son réseau de plateformes en capitalisant sur son expérience. Concrètement, plusieurs projets sont en cours de développement et d’autres verront bientôt le jour dans le cadre de différents partenariats. En prenant cette nouvelle trajectoire, IRESEN veut aussi accompagner le monde socio-économique dans la transformation énergétique que connaît le monde afin de les faire bénéficier des technologies nécessaires dans le domaine. Parallèlement, l’Institut mise sur l’hydrogène vert et promeut les projets sur la mobilité durable. Pour en savoir plus, ALM est allé à la rencontre de Badr Ikken, DG de l’IRESEN.

ALM : En une décennie, IRESEN est devenu un acteur majeur de la recherche dans le domaine des énergies propres. Comment a évolué l’Institut durant ces 10 ans d’existence et quel bilan faites-vous pour cette période ?

Bard Ikken : IRESEN intègre aujourd’hui deux structures, à savoir une agence de moyens qui finance les projets collaboratifs et les projets de recherche & développement appliquée dans le domaine des énergies renouvelables, évoluant ainsi dans le domaine des technologies propres. L’Institut dispose aussi d’un centre de recherche collaboratif qui compte plusieurs plateformes développées conjointement avec l’Université Mohammed VI Polytechnique. L’objectif dès le départ a été d’accompagner la stratégie énergétique nationale à travers deux instruments, à savoir le financement de projets collaboratifs, en s’appuyant sur l’écosystème existant, et des plateformes de recherche appliquée et d’innovation qui se veulent être un pont entre le monde académique et le monde socio-économique. Elles constitueront un maillon fort de la recherche Africaine du futur.
Après ces dix ans d’existence, nous avons déjà finalisé trois plateformes de recherche unique en Afrique. Elles couvrent des thématiques à fort potentiel pour notre pays. La première plateforme c’est le Green Energy Park qui est dédié aux technologies solaires, la technologie photovoltaïque ainsi que la technologie du solaire thermique basse température et hausse température (CSP). La deuxième plateforme, c’est le Green & Smart Building Park qui se trouve aussi à Benguerir. Cette plateforme est dédiée à l’écoconstruction, l’efficacité énergétique dans le bâtiment et aussi les réseaux intelligents visant la meilleure gestion de l’énergie. Cette plateforme couvre aussi la thématique de la mobilité électrique aussi bien pour les deux roues que les véhicules légers.
Actuellement, nous sommes en cours de finalisation d’une troisième plateforme qui se trouve en Côte d’ivoire – Green Energy Park Maroc-Côte d’Ivoire. Ce projet a été développé avec l’Institut national polytechnique Félix Houphouët-Boigny (INP-HB) ainsi que l’Université Mohammed VI polytechnique. C’est le premier centre de recherche marocain au niveau d’un pays subsaharien. D’autres projets sont en cours de conception, je citerais une quatrième plateforme basée au Maroc. Il s’agit de «Green H2A» dédiée à l’hydrogène vert et à la production de carburants verts à base d’énergies renouvelables. Sur le volet financement, on a financé plus de 60 projets de recherche collaboratifs importants puisqu’ils impliquent plusieurs universités et plusieurs entreprises. Nous avons aussi des projets où il y a des consortiums marocains et étrangers. Il faut préciser par la même occasion que l’IRESEN a toujours évolué sans oublier l’écosystème de la recherche au Maroc, à savoir le monde académique sur lequel nous avons fortement capitalisé.
On a développé ces infrastructures ponts tout en soutenant plusieurs projets collaboratifs avec les universités au niveau du Royaume. Pour ce qui est des objectifs fixés et les réalisations, nous avons toujours dépassé nos attentes. Il était prévu par exemple d’avoir deux publications par chercheur annuellement, on a dépassé 2,4. Aujourd’hui on compte 61 projets dont 43 qui ont un fort potentiel de valorisation commerciale. IRESEN ne se limite pas à la recherche appliquée. On passe aussi à une valorisation de l’innovation et on s’oriente vers le marché. Au cours de ces dix ans, l’Institut a reçu un soutien pour le financement des projets des universités et pour le financement des plateformes de recherche à hauteur de 387 millions DH (ressources publiques) et nous avons pu lever 521 millions de dirhams (bailleurs de fonds). C’est-à-dire que pour chaque dirham versé par l’État, 1,4 dirham ont été levé par IRESEN. C’est aussi un résultat clair de cet effet de levier de notre Institut.

Quelle place pour l’IRESEN au niveau national?

Nous avons noué plusieurs partenariats avec le monde socio-économique pour développer de nouveaux produits de nouvelles solutions afin de résoudre des problèmes du monde des entreprises et à l’heure actuelle, IRESEN est reconnu dans ce domaine. Nous soutenons aussi les pouvoirs publics sur plusieurs volets, comme la cartographie des énergies renouvelables. Grâce à ce que nous avons réalisé au niveau national, certains pays subsahariens nous demandent de les accompagner dans la modélisation de leur cartographie solaire, éolienne ou la mise en place de plateformes et de logiciels tels que le cadastre solaire. Nous accompagnons aussi les pouvoirs publics en ce qui concerne les nouveaux sujets de demain, par exemple : la feuille de route hydrogène. En effet, nous sommes un membre actif de la commission nationale de l’hydrogène vert. Nous accompagnons les nouvelles filières sur de nouveaux sujets tels que la mobilité électrique. On est satisfaits d’avoir une place entre le secteur public et privé. On considère qu’on accompagne les deux. Je pense que c’est une approche réussie.

Où se positionne IRESEN dans le domaine de la recherche dans les énergies renouvelables au niveau de la région MENA et l’Afrique ?

Avec nos trois plateformes de recherche, on se positionne en Afrique parmi les 5 plus grands centres de recherche sur le continent. D’ailleurs si on prend en considération les publications scientifiques qui sont réalisées et financées par IRESEN au niveau des universités, à travers les appels à projets on figurerait parmi le top 3 au niveau africain et dans le top 5 au niveau de la région MENA. Notre objectif c’est justement de devenir le premier centre de recherche dans le domaine des technologies propres au niveau continental à l’horizon 2030. Dans le cadre de notre benchmark relatif au nouveau programme IRESEN pour les 10 prochaines années (IRESEN 2.0) et sur lequel on travaille avec notre ministère de tutelle, nous avons hissé la barre plus haut. Notre ambition serait de s’aligner sur le Top 10 européen et s’orienter au niveau de pays comme le Portugal et l’Espagne.

Quels sont les projets réalisés dont vous êtes le plus fier ?

Je suis d’abord fier d’avoir contribué grâce à cette intelligence collective à la mise en place d’IRESEN. J’éprouve beaucoup de fierté pour tous les projets que nous avons réalisés. Nos plateformes ont la particularité d’être uniques en Afrique. Parce que ces centres de recherche n’intègrent pas que des laboratoires classiques mais comptent des plateformes extérieures avec des installations pilotes de grandeur nature, qui servent à fournir une formation pratique pour nos jeunes. Durant les travaux pratiques, les jeunes peuvent s’atteler à toutes les technologies solaires.
Ces structures servent également à de la recherche appliquée et constituent une opportunité pour les entreprises marocaines. On travaille aussi sur l’utilisation de ces équipements pour la certification de composants par exemple. Les équipes de l’IRESEN sont fières de contribuer à créer un environnement favorable pour les jeunes et de les voir créer des projets innovants. C’est aujourd’hui l’objectif principal pour qu’on puisse être des facilitateurs et des catalyseurs du développement technologique au niveau de notre pays et ensuite au niveau du continent. A côté de cela, nous sommes aussi fiers de tous les projets qui ont été réalisés avec les partenaires universitaires qui ont permis d’obtenir des projets innovants et inspirants.

Quelles seront les priorités d’IRESEN durant les 10 prochaines années et quels sont les projets que vous comptez lancer prochainement ?

Les priorités d’IRESEN durant les 10 prochaines années seront axées sur de nouvelles plateformes qui vont compléter le réseau. Elles seront sur des sujets complémentaires importants pour notre pays. On mettra en place une plateforme qui couvrira la thématique de la biomasse et du biogaz, en tenant compte de la feuille de route nationale sur ce sujet. Il y a aussi une plateforme (Water Energy Nexus) sur la complémentarité entre les énergies renouvelables, dessalement et le traitement de l’eau ainsi que l’utilisation l’énergie marine pour produire aussi de l’électricité.
Pour les dix prochaines années, l’idée est d’évoluer : on veut passer par un «Cap de valorisation» avec un focus sur la valorisation des produits de recherche et en même temps un plus fort accompagnement des entreprises. Il faut souligner qu’au niveau de nos plateformes nous n’avons pas seulement l’accompagnement et le développement de produits mais aussi de services. Quand on parle d’énergie, il y a aussi beaucoup de services développés autour de l’énergie. Ainsi, on souhaite valoriser nos résultats de produits de recherche et accompagner les entreprises marocaines à innover encore plus. C’est aussi notre objectif pour le Cap valorisation. L’étape 2025-2030 s’en suivra : Il s’agira d’une phase axée sur «la croissance par l’innovation » avec l’objectif d’être premiers en Afrique.
On souhaite aussi répondre aux besoins des entreprises. Sur la partie projets de recherche, nous avons également l’ambition de valoriser un maximum de projets, par exemple, contribuer à la valorisation de 10 produits et/ou entreprises annuellement au niveau de toutes les plateformes, tout en nous appuyant sur l’écosystème de l’innovation porté par l’Université Mohammed V polytechnique. L’idée c’est d’aller vers la valorisation et la création de ces entreprises innovantes.
C’est important parce qu’ on aura clairement couvert différents maillons de la chaîne de valeur, ça permettrait de créer des milliers d’emplois à forte valeur ajoutée. Mais aussi la création de nouvelles filières comme la mobilité électrique et la filière de l’hydrogène vert. Ce sont des filières de demain. Le chiffre d’affaires potentiel de la filière de l’hydrogène vert et de son export pour le Maroc peut s’élever dans 15 ans à des centaines de milliards de dollars. Ça veut dire que c’est une très grande opportunité pour le Maroc qui a été reconnu parmi les 6 pays qui ont le plus fort potentiel au niveau mondial et nous on est clairement dans cette dynamique d’accompagner les pouvoirs publics et le monde socio-économique pour la création de ces nouvelles filières. Sur le volet de la mobilité électrique, on s’est engagé aussi dans cette thématique à travers plusieurs études relatives à l’impact socio-économique à l’acceptation des utilisateurs des études sur l’impact des hautes températures sur les batteries, des études sur l’impact aussi du partage de l’utilisation de l’automobile, ou encore l’impact de la mobilité électrique sur le réseau électrique. Nous avons développé plusieurs projets dont le plus récent est le chargeur «iSmart» pour la voiture.
Ces plateformes de recherche sont de véritables ponts entre l’Université et le monde socio-économique. Il y a donc les ressources humaines, les compétences et les équipements nécessaires pour passer d’un concept théorique à un prototype préindustriel. Pour assurer la relance économique, il faut l’accompagnement de l’industrialisation et le lancement de nouveaux projets sans oublier le fait que pour les investisseurs et les bailleurs de fonds, il faut disposer d’un produit fini, certifié et les coûts prévisionnels réels pour passer à la valorisation commerciale. C’est ce qu’on a mis en place au niveau de nos plateformes assurant le passage de la recherche innovation vers le marché.

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