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De la gestion des crises à la nouvelle culture de la résilience

© D.R

Arbitrages. Pandémie, inflation mondiale, sécheresse, tensions énergétiques, séisme d’Al Haouz, pression hydrique… rarement l’action publique marocaine aura été confrontée à un tel enchaînement de crises en si peu de temps. Pourtant, malgré les urgences et les fortes tensions budgétaires, l’État a continué à soutenir le pouvoir d’achat, maintenir les investissements stratégiques et accélérer plusieurs grands chantiers liés à l’eau, à l’énergie ou encore aux infrastructures. Au-delà de la gestion des crises, c’est une autre manière de piloter l’action publique qui semble progressivement émerger.

Pendant longtemps, les grandes politiques publiques étaient pensées dans une logique relativement stable. Les gouvernements pouvaient programmer, étaler les priorités dans le temps, planifier les investissements avec une certaine visibilité et piloter les équilibres économiques sans devoir gérer des chocs majeurs quasiment chaque année.
Mais depuis 2021, ce schéma a volé en éclats. Pandémie encore présente dans les esprits et ses effets visibles dans les finances publiques, flambée mondiale des prix, tensions énergétiques, sécheresses successives, stress hydrique devenu structurel, perturbations, voire ruptures par moments, des chaînes d’approvisionnement, inflation importée, puis le séisme d’Al Haouz… rarement l’action publique marocaine aura été confrontée à un enchaînement aussi dense de crises et de tensions en si peu de temps.
Et pourtant, malgré ce contexte extrêmement lourd, l’État a continué à investir massivement, à déployer des réformes sociales structurantes et à maintenir les grands équilibres macroéconomiques. C’est probablement là l’un des aspects les plus importants – et parfois les moins visibles – du bilan de ces dernières années. Et c’est à juste titre que, lors d’une récente rencontre avec les médias, le Chef du gouvernement a longuement souligné cet aspect.
Car au fond, ce qui s’est progressivement mis en place dépasse largement la simple gestion habituelle de crises ponctuelles. Il fallait changer d’approche. Et une autre manière de piloter l’action publique a fini par émerger. Plus réactive. Plus mobile aussi. Avec des arbitrages permanents entre urgence sociale, contraintes budgétaires et impératifs stratégiques.
Le Maroc est entré progressivement dans une phase où la résilience devient elle-même un mode de gouvernance.

Quand les crises cessent d’être exceptionnelles
Il suffit de regarder la chronologie pour comprendre ce qui a changé dans la manière de piloter l’action publique au Maroc ces dernières années.
Le Covid n’était pas encore totalement derrière nous que les prix mondiaux de l’énergie commençaient déjà à exploser. Puis sont arrivées les tensions alimentaires, les perturbations logistiques, la guerre en Ukraine, les sécheresses successives, la pression sur l’eau, le séisme d’Al Haouz, les inondations dans plusieurs provinces… pratiquement sans période de répit.
Dans tout cela, le plus compliqué n’était pas seulement la succession des crises mais l’effet d’accumulation.
Chacune produisait ses propres urgences: protéger le pouvoir d’achat, soutenir certains secteurs, maintenir les investissements, sécuriser l’eau, reconstruire des territoires sinistrés, éviter les ruptures d’approvisionnement, continuer les réformes sociales… Tout cela en même temps.
Dans ce contexte, l’action publique a progressivement changé de nature. On n’est plus dans une logique classique où l’État programme tranquillement ses priorités sur plusieurs années. Le pilotage devient plus mobile, plus réactif, parfois aussi et naturellement plus brutal aussi dans les arbitrages. Cette période raconte précisément cette bascule.

Soutenir sans casser les équilibres
Le pouvoir d’achat a constitué le premier front. La flambée mondiale des prix aurait pu produire des effets beaucoup plus lourds sur les ménages et sur certaines activités économiques sans les mécanismes de soutien déployés par l’État.
Les montants engagés donnent une idée de l’ampleur de l’effort : 135,6 milliards DH via la Caisse de compensation, 17 milliards DH pour soutenir le secteur de l’énergie, 12 milliards DH pour les transporteurs ou encore 8,63 milliards DH pour le programme de reconstitution du cheptel.
À cela s’ajoutent les accords du dialogue social mobilisant 46 milliards DH à l’horizon 2027, l’exonération de l’IR pour les salaires inférieurs à 6.000 DH ou encore les mécanismes d’aide sociale directe qui touchent aujourd’hui 22,7 millions de bénéficiaires.
Évidemment, soutenir massivement dans une période de tensions mondiales pose immédiatement une autre question : jusqu’où peut-on dépenser sans fragiliser les grands équilibres ?
Et c’est probablement là que les arbitrages sont devenus les plus délicats. Car l’État devait en même temps amortir les chocs sociaux, continuer les réformes, maintenir un haut niveau d’investissement public et éviter un dérapage trop lourd des finances publiques.
Le résultat n’a pas supprimé toutes les tensions. L’inflation a pesé. Le coût de la vie aussi. Mais le Maroc a globalement évité les ruptures majeures observées dans plusieurs économies comparables.

L’eau devient un sujet central
Autre moment de tension majeure de ces dernières années : La question hydrique qui n’est désormais plus un simple sujet sectoriel. Il touche à l’agriculture, à l’industrie, aux villes, aux équilibres territoriaux et même à la souveraineté.
Et les chiffres relatifs aux réponses apportées par le gouvernement montrent clairement ce changement d’échelle. La capacité installée de dessalement est passée de 46 millions de m³ par an fin 2021 à 415 millions de m³ fin 2025, soit une multiplication par neuf. L’objectif est d’atteindre 1,7 milliard de m³ à l’horizon 2030, dont les deux tiers destinés à l’approvisionnement en eau potable.
L’ensemble des projets engagés doit porter la capacité de production à 839 millions de m³ à fin 2026. La station de Dakhla, alimentée par l’énergie éolienne, doit atteindre 37 millions de m³ par an, irriguer 5.000 hectares, générer une valeur ajoutée agricole estimée à 500 millions DH par an et créer près de 10.000 emplois. Le projet du Grand Casablanca mobilisera 200 millions de m³ par an dans une première phase d’ici fin 2026, puis 300 millions de m³ en 2028, avec l’irrigation de 8.000 hectares dans la région de Sidi Rahal. Cinq autres projets de dessalement doivent totaliser 900 millions de m³ par an et contribuer à l’irrigation d’environ 124.000 hectares.
Les barrages restent évidemment une pièce centrale de l’équation hydrique. Sept grands barrages ont été achevés, représentant 1,7 milliard de m³ de capacité de stockage. Deux autres ont été mis en eau de manière anticipée pour près de 300 millions de m³. Douze grands barrages sont en cours de réalisation pour près de 4,5 milliards de m³, auxquels s’ajoutent quatre barrages moyens d’environ 50 millions de m³. Même les délais de construction ont été réduits de 6 à 36 mois selon les projets.

L’investissement public comme amortisseur
Dans beaucoup de pays, les périodes de crise conduisent souvent à ralentir certains investissements. Le gouvernement actuel a fait plutôt le choix inverse.
Ports, LGV, dessalement, infrastructures sportives, routes, énergie, santé, plateformes logistiques… les grands chantiers ont continué malgré la pression budgétaire.

Un choix qui n’est pas uniquement économique mais hautement stratégique.
La pandémie puis les tensions géopolitiques mondiales ont profondément changé la notion même de souveraineté. L’eau, l’énergie, les infrastructures logistiques ou les capacités industrielles deviennent désormais des sujets de sécurité nationale autant que de développement.
C’est ce qui explique l’accélération observée dans plusieurs secteurs jugés sensibles.

Reconstruction, inondations, incendies : L’urgence comme test d’État
Le séisme d’Al Haouz a constitué un choc à part. Par son ampleur humaine, évidemment. Mais aussi parce qu’il a imposé à l’administration une réaction très rapide dans des territoires montagneux, dispersés, difficiles d’accès. Le séisme du 8 septembre 2023, d’une magnitude 7, a touché 2.930 douars répartis dans 163 communes territoriales, dans cinq provinces et une préfecture. Ce seul chiffre dit déjà la complexité de l’intervention.
Là encore, les montants et les dispositifs déployés sont lourds. Le compte spécial ouvert auprès de la Trésorerie Générale du Royaume a enregistré 23 milliards DH de recettes. Une aide d’urgence de 30.000 DH a été prévue pour les ménages sinistrés, versée à raison de 2.500 DH par mois pendant douze mois. Les aides directes à la reconstruction ont été fixées à 140.000 DH pour les logements totalement effondrés et à 80.000 DH pour les habitations partiellement endommagées.
Le volet sanitaire de la réponse a également mobilisé des moyens importants : 2.225 lits disponibles dans les hôpitaux et centres hospitaliers des régions sinistrées, 1.268 médecins, 1.733 infirmiers, 23 unités médicales mobiles et 813 ambulances. À cela s’ajoute la réhabilitation de 147 centres de santé pour une enveloppe de 562 millions DH.
Mais l’urgence ne s’est pas arrêtée à Al Haouz. Les inondations enregistrées en janvier et février 2026 dans les provinces de Larache, Kénitra, Sidi Slimane et Sidi Kacem ont entraîné l’évacuation de 188.000 personnes et l’inondation de plus de 110.000 hectares de terres cultivées. Le programme d’appui lancé pour ces quatre provinces a été doté de 3 milliards DH : 775 millions DH pour le relogement, la compensation des pertes de revenus et la réhabilitation des logements ou commerces endommagés, 225 millions DH pour les aides en nature et les interventions d’urgence, 300 millions DH pour les agriculteurs et éleveurs, et près de 1,7 milliard DH pour la réhabilitation des infrastructures routières, hydro-agricoles et des réseaux essentiels.
Ce sont des chiffres froids. Mais ils racontent une chose assez simple : la gestion des catastrophes naturelles devient désormais une composante permanente de l’action publique.

Optimiser plus que dépenser
L’autre transformation importante concerne la manière d’utiliser les ressources publiques.
Avec la multiplication des besoins sociaux et des grands programmes d’investissements, la question n’est plus uniquement de dépenser davantage. Il faut aussi et surtout optimiser.
Réforme des établissements publics, digitalisation, mutualisation des moyens, ciblage plus précis des aides, simplification de certaines procédures… plusieurs chantiers ont été engagés pour essayer d’améliorer l’efficacité de la dépense publique.
Le chantier reste immense évidemment. Mais la pression budgétaire actuelle oblige progressivement l’administration à fonctionner différemment. Les marges financières ne permettent plus certaines lourdeurs ou certains gaspillages qui pouvaient parfois être absorbés auparavant.
Et c’est probablement l’une des évolutions les plus profondes de cette période : l’action publique devient progressivement plus contrainte, plus surveillée et plus orientée vers les résultats.

Forêts, énergie : La ressource devient une politique publique
Un autre sujet prend progressivement une importance stratégique : la gestion des ressources naturelles. Là encore, les chiffres méritent d’être mis en avant parce qu’ils montrent que l’action publique ne se limite plus à la protection. Elle cherche aussi la valorisation.
Dans le secteur forestier, les opérations d’aménagement ont concerné 425.000 hectares de forêts naturelles. La mise en culture de plantes aromatiques et médicinales a porté sur 71.900 hectares. Les superficies reboisées ont atteint 161.200 hectares, soit 65% des objectifs intermédiaires du plan d’action 2021-2030. Pour prévenir les incendies, 1.590 kilomètres de tranchées pare-feu ont été créés ou entretenus, avec 130 points d’eau aménagés. Entre 2021 et 2025, le suivi sanitaire des forêts s’est appuyé sur 530 stations permanentes et 19.000 observations de terrain.
La valorisation n’est pas négligeable non plus. Les recettes forestières ont atteint 5,5 milliards DH sur la période 2021-2025. La production de plants forestiers a atteint 85,8 millions de plants, accompagnée de la collecte de 17.208 unités de semences. Dans les eaux continentales, l’aquaculture a permis une production annuelle proche de 15.000 tonnes, au bénéfice d’environ 3.000 pêcheurs, avec près de 2.200 autorisations délivrées chaque année pour la pêche sportive et de loisir. Dix coopératives de pêcheurs ont également été appuyées, au bénéfice de plus de 500 personnes.
Sur le volet énergétique, le changement d’échelle est tout aussi net. La part des renouvelables dans la puissance électrique installée est passée de 37,1% en 2021 à 46,1% à fin 2025. L’objectif de 52% fixé pour 2030 pourrait être atteint dès 2026 selon le document maître. Les projets solaires de Ouarzazate, Laâyoune et Boujdour ont généré plus de 8.500 emplois en phase de construction. Un programme prévoit aussi l’alimentation des zones industrielles à hauteur de 800 MW, tandis qu’un autre vise 5 GW d’électricité renouvelable pour l’industrie à l’horizon 2030.
Les investissements énergétiques prennent ainsi une autre dimension : 100,3 milliards DH sont prévus pour les projets renouvelables, soit près de 80% de la capacité totale du plan d’équipement électrique. Le réseau de transport a bénéficié de 4,3 milliards DH entre 2021 et 2025, avec un schéma directeur 2025-2030 estimé à 27 milliards DH. Et la future ligne très haute tension Dakhla-Casablanca, d’une capacité de 3 GW, est évaluée à près de 30 milliards DH.

Une autre culture de l’État
Au fond, ce quinquennat raconte peut-être surtout une transformation plus silencieuse. Pendant longtemps, l’action publique fonctionnait dans un environnement relativement stable. Aujourd’hui, les crises deviennent quasi permanentes et multiformes. Climatiques, énergétiques, géopolitiques, hydriques, sociales… elles se succèdent, se chevauchent, s’additionnent obligeant les institutions à fonctionner autrement.
Il faut arbitrer plus vite, réallouer les moyens plus rapidement, corriger les priorités en temps réel. En un mot, l’exercice consiste à réagir dans l’urgence tout en gardant une trajectoire de long terme.
Et avec tout cela, ce basculement ne règle évidemment pas tout. Les attentes sociales restent énormes. Les tensions budgétaires aussi. Et plusieurs réformes auront encore besoin de temps pour produire pleinement leurs effets.
Mais une chose apparaît assez clairement: la résilience ne réside plus simplement dans la capacité à résister aux crises. Elle est devenu, par la force des choses, un mode de gouvernance.
Cette agilité pourrait finir par devenir l’un des principaux avantages stratégiques des États capables de continuer à avancer et même à accélérer la cadence sans casser leurs équilibres fondamentaux ni perdre de vue le cap lointain.

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