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Des milliards de dirhams encore enfouis dans nos décharges

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Longtemps perçus comme un simple service municipal, les déchets s’imposent aujourd’hui comme un véritable levier économique. Le dernier rapport de la Banque mondiale révèle l’ampleur d’un marché mondial en pleine expansion. Pour le Maroc, l’enjeu dépasse désormais la collecte : il s’agit de transformer un coût en industrie.

Ce que l’on jette en dit souvent plus long sur une économie que ce qu’elle produit. Au Maroc, cette réalité prend une dimension de plus en plus tangible. Le Royaume génère aujourd’hui entre 7,6 et 8,2 millions de tonnes de déchets ménagers par an, dont l’essentiel est concentré dans les grandes zones urbaines. Et la trajectoire est clairement haussière. Sous l’effet combiné de la croissance démographique, de l’urbanisation et de l’évolution des modes de consommation, ce volume pourrait dépasser 11 millions de tonnes dès 2030, pour atteindre près de 17,6 millions de tonnes à l’horizon 2050.
Autrement dit, le Maroc s’inscrit pleinement dans la tendance mondiale décrite par la Banque mondiale dans son rapport What a Waste 3.0. En 2022, la planète a généré 2,6 milliards de tonnes de déchets solides, un volume déjà proche des projections initiales pour 2030. D’ici 2050, ce chiffre devrait frôler les 4 milliards de tonnes. Une progression de 50% qui confirme que les déchets ne sont plus un phénomène marginal, mais un marqueur structurel du développement économique.
Mais la véritable rupture ne réside pas uniquement dans les volumes. Elle se situe dans la lecture économique du phénomène. La gestion des déchets représente déjà plus de 250 milliards de dollars par an à l’échelle mondiale, avec une projection à plus de 426 milliards d’ici 2050. Autrement dit, un marché global en forte expansion, encore largement sous-exploité.
Dans ce paysage, la région Moyen-Orient et Afrique du Nord ne représente qu’environ 6% des déchets mondiaux, mais elle se distingue par un retard relatif dans la structuration de ses filières de valorisation. Le modèle dominant reste celui de l’enfouissement, tandis que le recyclage et le compostage peinent encore à émerger comme de véritables segments économiques. Le Maroc se situe précisément à ce point de bascule.

Un modèle en transition
Au cours des deux dernières décennies, le Royaume a réalisé des progrès significatifs dans la collecte des déchets, notamment en milieu urbain. Ce chantier, longtemps prioritaire, a permis de structurer un service public essentiel, souvent en partenariat avec des opérateurs privés.
Mais cette première étape, indispensable, est désormais derrière nous.
Car le cœur du modèle économique se déplace. Il ne s’agit plus simplement de collecter, mais de transformer. Et c’est précisément là que se joue la prochaine phase.
À l’échelle nationale, le gisement réel dépasse largement les seuls déchets ménagers. Il est estimé à près de 26 millions de tonnes par an, incluant les déchets industriels et ceux issus du BTP. À lui seul, ce chiffre change complètement la lecture du sujet. Le Maroc ne fait pas face à un problème de déchets. Il dispose d’un stock massif de matière valorisable.
Cette montée en puissance est directement liée aux modes de consommation. Un Marocain produit en moyenne près de 300 kg de déchets par an en milieu urbain, avec une part très importante de déchets organiques. Rien qu’en matière de gaspillage alimentaire, plus de 4 millions de tonnes sont jetées chaque année. Ce point est stratégique, car il constitue l’un des principaux gisements de valorisation, notamment à travers le compostage ou la production de biogaz.

Une économie encore sous-exploitée
C’est précisément là que se situe le paradoxe marocain.
Aujourd’hui, la valorisation reste marginale. Le recyclage demeure limité, le compostage quasi inexistant et la mise en décharge continue de dominer. Autrement dit, une grande partie de cette matière potentiellement valorisable reste économiquement inutilisée.
Et pourtant, le potentiel est déjà identifié. Selon une étude sectorielle réalisée dans le cadre de la structuration de l’économie verte au Maroc, le développement d’une véritable filière de valorisation des déchets pourrait générer, à l’horizon 2030, jusqu’à 12,2 milliards de dirhams de chiffre d’affaires, près de 3,7 milliards de dirhams de valeur ajoutée et environ 60.000 emplois. Ces estimations reposent toutefois sur un scénario de transformation avancée du secteur, incluant un tri plus efficace, une montée en puissance du recyclage et des investissements structurants dans les infrastructures de traitement.
Autrement dit, ces milliards ne correspondent pas à une réalité actuelle, mais à un potentiel encore largement à capter.
L’enseignement majeur du rapport de la Banque mondiale est d’ailleurs sans équivoque : le coût de l’inaction dépasse celui de l’investissement. Des systèmes inefficaces génèrent des pertes économiques multiples – dégradation de l’environnement, impact sur le tourisme, pression sur les finances publiques – tandis qu’une gestion optimisée ouvre des perspectives considérables.
À l’échelle mondiale, le secteur mobilise déjà près de 18 millions d’emplois. Mais ce chiffre ne reflète qu’une partie de la réalité. Car l’économie circulaire génère également des activités en amont et en aval : industrie du recyclage, transformation des matériaux, innovation technologique, logistique et services.

Un nouveau levier de croissance
Le passage d’un modèle linéaire – produire, consommer, jeter – à un modèle circulaire ouvre un champ d’investissement considérable. La récupération des matériaux, la valorisation énergétique, le recyclage industriel ou encore la gestion des déchets organiques deviennent autant de segments économiques à structurer.
Selon la Banque mondiale, la mise en place de systèmes modernes nécessite un effort d’investissement compris entre 0,3% et 0,8% du PIB. Mais cet effort doit être lu comme un levier, non comme une contrainte.
Car au-delà des coûts, c’est toute une chaîne de valeur qui se crée.
Dans un contexte marqué par la recomposition des chaînes industrielles mondiales, la raréfaction des ressources et la montée des exigences environnementales, la capacité à recycler, réutiliser et valoriser devient un avantage compétitif.

Du service public à l’industrie
La mutation est donc en cours, mais elle reste à accélérer. Elle suppose une montée en puissance des politiques publiques, notamment sur les mécanismes de responsabilité élargie des producteurs, la structuration des filières de recyclage et l’intégration du secteur informel. Elle implique également un rôle accru du secteur privé, appelé à investir dans des infrastructures de traitement et des technologies de valorisation.
Mais au fond, le véritable enjeu est ailleurs. Il tient dans un changement de regard. Le Maroc produit aujourd’hui des millions de tonnes de déchets. Mais derrière ces volumes, ce sont des milliards de dirhams qui dorment encore dans des décharges.
Car une chose est désormais certaine : dans l’économie de demain, les pays qui sauront transformer leurs déchets en ressources ne géreront plus un problème. Ils construiront un avantage. Et sur ce terrain, le Maroc n’est pas en retard. Il est simplement au début de son industrie.

Programme national des déchets ménagers (PNDM) : le socle du modèle actuel
Réforme structurante. Lancé en 2008, le Programme national des déchets ménagers (PNDM) a constitué la première grande réforme structurante du secteur au Maroc. Son objectif était clair : sortir d’une gestion informelle et fragmentée pour construire un véritable service public des déchets.
En une quinzaine d’années, les avancées sont significatives. Le taux de collecte des déchets en milieu urbain est passé d’environ 44% à plus de 90%, permettant une couverture quasi généralisée dans les grandes villes. Parallèlement, plusieurs dizaines de décharges sauvages ont été fermées ou réhabilitées, remplacées progressivement par des centres d’enfouissement contrôlés répondant à des standards environnementaux plus stricts.
Le programme a également favorisé l’émergence de partenariats avec des opérateurs privés, contribuant à professionnaliser la gestion et à améliorer la qualité du service.
Mais si le PNDM a permis de gagner la bataille de la collecte, il a aussi atteint ses limites. Le modèle reste encore largement centré sur l’enfouissement, avec une valorisation des déchets qui demeure marginale.
La nouvelle étape est désormais identifiée : passer d’une logique de gestion à une logique de transformation, en développant des filières de recyclage, de compostage et de valorisation énergétique. Autrement dit, faire des déchets non plus une contrainte… mais une ressource.

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