Développement durable/NMD : «La Stratégie nationale doit être révisée»

Développement durable/NMD : «La Stratégie nationale doit être révisée»

Interview de Mustapha Brakez, directeur du cabinet SEGU

Une meilleure gestion des déchets passe par une véritable mobilisation sociale et par la construction d’une gouvernance locale adaptée à la gestion des déchets. Celle-ci doit sortir de cette orientation centralisée systématique vers le modèle actuel.

ALM : La Stratégie nationale de développement durable (SNDD) compte aujourd’hui quatre ans de mise en œuvre. Quelle évaluation faites-vous de ce programme et comment selon vous l’optimiser pour l’ajuster aux enjeux du moment?
Mustapha Brakez: L’Etat affiche clairement une volonté certaine de se conformer aux engagements pris dans le cadre du programme mondial 2030, visant à réaliser les Objectifs du développement durable, dits ODD. Les constats des instances chargées de l’évaluation ou du contrôle des actions du gouvernement tels que ceux de la Cour des comptes émis en 2019, relèvent toutefois le faible rythme de convergence des différentes stratégies de l’Etat avec le programme 2030. Autrement dit, les différentes stratégies de l’Etat, tels que le Plan Maroc Vert, Halieutis, la formation professionnelle, l’INDH et les énergies renouvelables disposent de leurs propres plans d’actions avec des objectifs chiffrés et des plans de financement, mais sans «mapping» avec le Programme 2030.
Le SNDD qui devait mettre en cohérence les objectifs de développement durable avec les priorités nationales peine encore à mettre en œuvre 28 plans sectoriels avec des fortunes diverses et un pacte d’exemplarité de l’administration à la traîne dont les résultats déclarés se traduisent plus dans des économies d’eau ou d’électricité, de mesures liées à l’achat de véhicules électriques dans les ministères ou de recyclage des papiers toujours dans les sièges de ministères à Rabat, mais sans réelle avancée dans les territoires.
Dernièrement au Parlement le ministre en charge de l’environnement a reconnu qu’une multitude de projets liés à l’environnement et dans différents secteurs se chevauchent et que son département est en train d’élaborer un Code de l’environnement qui regroupera tous les textes: lois, décrets, décisions ou procédures administratives. etc. Mais ce sera certainement pour la législature prochaine.
Etant donné la situation sanitaire qui a prévalu l’année dernière et qui a montré nos points de faiblesse mais aussi notre capacité de résilience dans certains domaines, je rejoins l’avis des experts qui appellent à la refondation de la Stratégie nationale de développement durable. Et ce pour l’aligner au nouveau modèle de développement, qui lui même insiste sur les territoires comme lieux d’opérationnalisation du modèle.

Quel état des lieux dressez-vous en matière de gestion locale des déchets ménagers?

Lors de ces deux dernières décennies, le Maroc s’est engagé, dans un vaste chantier de réformes structurelles dans le domaine de la gestion des déchets. Et ce, en faisant appel massivement au secteur privé auquel il a délégué la gestion des services de propreté des villes avec des résultats parfois discutables en l’absence de contrôle rigoureux des prestations. Les budgets ont presque quadruplé en 20 ans mais les résultats restent mitigés en ce qui concerne le traitement des déchets.
Le modèle préconisé par le Programme national des déchets ménagers qui consiste à construire un site de traitement par province, selon un même schéma de centre de tri sur ordures brutes est une expérience perfectible. De plus, il est basé sur un financement de coûts d’investissements et une gestion globale basée sur une logique de chiffre d’affaires proportionnel aux volumes collectés et enfouis sans véritable traitement.
Le PNDM arrivant à son terme en 2023, l’opportunité de la Finance climat devrait nous inciter à revoir l’actuel modèle de gestion des déchets géré par des établissements de coopération intercommunales novices. Pour redresser le secteur, il est nécessaire, à mon avis, de créer une agence dédiée, adossée au département chargé de l’économie verte, ayant les capacités techniques et managériales requises pour tenir les engagements du Maroc dans le cadre de sa contribution déterminée au niveau national.
Le Plan Climat National 2030 s’est engagé à inscrire les territoires dans la dynamique climat et à renforcer leurs capacités humaines, technologiques et financières. Il a prévu aussi un portefeuille d’actions d’atténuation qui comprend une action relative au traitement mécano-biologique et co-incinération des déchets d’une valeur de 1,3 milliard de dirhams.
Les expériences menées par les cimentiers dans ce cadre sont prometteuses et le centre d’enfouissement et de valorisation démarré à Tanger sera peut-être le début de l’aggiornamento du déchet au niveau national.

Les décharges sauvages continuent à se multiplier à travers les territoires et certaines décharges contrôlées sont saturées. Comment arrêter cela et quels sont les risques sur l’environnement?

Les risques sont évidents et sont immédiats. Les décharges sauvages ou celles qui le sont devenues par mauvaise gestion ne sont que des zones de concentration de la pollution. Et ce avant de la rediffuser dans le sol, sous forme d’infiltration de lixiviats, et dans l’air par brûlage permanent de matières plus ou moins toxiques, voire auprès des humains et des animaux par les accès non contrôlés.
Je citerais dans ce cadre des décharges contrôlées qui sont devenues sauvages ou presque: Essaouira, première décharge contrôlée du Maroc, ou celle d’Agadir. Ne parlons pas de celle de Casablanca qui risque de s’écrouler un jour et submerger la route nationale1.
La décharge d’Oum Azza qui reçoit les déchets de la capitale et des environs est devenue un immense cloaque à cause d’une accumulation de mauvaises ou d’absence de décisions. La fermeture et la réhabilitation des sites de Casablanca et de Rabat vont coûter très cher aux collectivités concernées et les alternatives sont toujours en phase de tâtonnements en attendant les

nouvelles équipes qui vont être élues en septembre. Il faut donc espérer un miracle pour que ces chantiers soient activés au plus vite.

Quelles sont les priorités à mettre en œuvre aujourd’hui pour faire face à la croissance des territoires et par là à l’explosion des déchets ménagers qui en résulte?

Il est temps de changer de paradigme et de raisonner en termes de ressources et de biens publics. Il convient de revenir à des écosystèmes territorialisés basés sur une alliance entre citoyens, collectivités territoriales et opérateurs apportant des solutions de valeur intégrée et sortir de la vision technocratique, techniciste imposant le même modèle universel.
Je me réfère aux travaux de Gérard Bertolini ou de Claude de Miras qui ont travaillé sur les services publics urbains au Maroc. Ils ont démontré dans ce cadre que l’approche dominante en matière de gestion des déchets est centrée sur une politique d’offre de service, se doublant de velléités d’exercice d’un pouvoir coercitif, et visant à asseoir un service public municipal. Dans le contexte de pays en développement, ce modèle connaît d’importantes limites en termes d’efficacité, voire de légitimité, ainsi que d’efficience et de capacité de financement.
Entre les pouvoirs publics et la société civile, une alliance est à (re)construire. Pour qu’il y ait propreté, il faut qu’il y ait appropriation sociale des espaces collectifs, qu’il s’agisse de la rue ou du quartier; sinon, c’est l’espace «de personne». La non-appropriation se traduit par une absence d’entretien et par des rejets «sauvages».
Plutôt que la coercition, l’arme privilégiée devrait être la persuasion. Une gestion des déchets socialement intégrée appelle une gestion populaire et participative.
Une meilleure gestion des déchets passe par une véritable mobilisation sociale et par la construction d’une gouvernance locale adaptée à la gestion des déchets. Celle-ci doit sortir de cette orientation centralisée systématique vers le modèle actuel «centre de tri sur ordures brutes et enfouissement technique dans des décharges à ciel ouvert»; et de cette séparation stricte entre collecte et traitement.
La gestion des déchets est une chaîne qui commence par des achats intelligents, une bonne gestion au niveau des ménages et des habitations avant leur présentation au service d’évacuation. S’il devait y avoir un tri ou plutôt un «non mélange» des déchets, c’est au niveau de la cuisine et non pas au pied de l’immeuble et au centre de tri. Tant qu’on n’a pas réfléchi à la gestion des déchets d’une façon globale on continuera uniquement à gérer ses effets : odeurs, lixiviats et nuisances
Nos déchets étant essentiellement organiques, parfois au- delà de 75% préoccupons-nous de cette masse importante au lieu des 6% de matières valorisables et trouvons des solutions à petite échelle pour le compostage, la méthanisation ou même d’aliment pour bétail. Le système informel tant décrié est plus ingénieux que le système formel et devrait inciter les pouvoirs publics à composer avec lui pour trouver des solutions à petite échelle.

Le recyclage et la valorisation des déchets ménagers restent très faibles encore au Maroc. Pourquoi et comment pousser à la structuration de cet écosystème qui se développe majoritairement dans l’informel.

Il y a deux aspects à prendre en considération, le premier est que le recyclage mondial est en plein chaos depuis que la Chine a définitivement fermé ses portes aux déchets plastiques. Ce pays a banni en janvier 2018 l’importation de plastiques et de plusieurs autres catégories de déchets qu’il recyclait jusqu’alors. Les pays développés ont commencé à envoyer massivement leurs déchets plastiques vers plusieurs pays d’Asie du Sud-est, l’Inde et la Turquie avec des conséquences catastrophiques pour ces territoires.
Aujourd’hui tous les centres de tri européens sont saturés et cherchent des exutoires pour écouler leurs matières recyclées en déboursant 40 voire 50 euros la tonne; et vous avez certainement entendu parler du scandale des déchets plastiques italiens arrivés en Tunisie de façon frauduleuse. Les auteurs ou leurs complices qui ont couvert cette opération de façon active ou passive sont en train d’être jugés et parmi eux le ministre de l’environnement, des responsables de la Douane, etc.
Donc au lieu de perdre notre temps à faire fonctionner des centres de tri sur déchets bruts, utilisons ces installations pour nettoyer le plus possible les déchets organiques collectés séparément pour en faire un produit à composter ou à méthaniser .
Le deuxième aspect, c’est le terme de recyclage qu’il faut démystifier. Je me réfère au livre de Flore Berlingen qui s’intitule «Recyclage : le grand enfumage ou comment l’économie circulaire est devenue l’alibi du jetable».
Ce livre, comme d’autres documentaires genre «cash investigation» sur le scandale du plastique, démontent les mesures et propositions de ces dernières années qui concourent à l’optimisation de l’exploitation des ressources. Et ce par le recyclage des matières premières, et non par la réduction à la source de leur consommation par la réparation, le réemploi et la réutilisation.
Ces deux démarches diffèrent par leur approche et leur objectif : quand la première cherche à faire de nos déchets des ressources, la seconde vise à ne pas faire de nos ressources des déchets. Elles sont pourtant réunies sous l’appellation d’économie circulaire. On veut combiner recyclage et réemploi dans le respect d’une hiérarchie stricte, le recyclage n’étant qu’une solution de dernier recours. Les réglementations en vigueur reprennent d’ailleurs ce principe de hiérarchie dans la question des déchets, qui donne théoriquement la priorité à leur réduction. Il y a un là un scénario largement véhiculé de manière implicite ou explicite, qui est malheureusement irréaliste et potentiellement néfaste. Il agit comme un écran de fumée, à trois niveaux différents décrits dans le livre de Mme Berlingen. C’est tout d’abord la communication volontariste sur le geste de tri, qui masque les nombreuses autres limites et difficultés du système de recyclage actuel, liées aux choix d’entreprises productrices de biens et d’emballages qui n’assument pas complètement leur «responsabilité élargie». C’est ensuite le mythe du recyclage à l’infini, utilisé comme un leurre pour éviter toute remise en question sérieuse d’activités économiques surconsommatrices et surproductrices de déchets. C’est, enfin, l’idée trompeuse que le recyclage nous permettrait de rompre avec l’économie linéaire. En réalité, le recyclage se nourrit du jetable et contribue à perpétuer son utilisation. Mais il y a plus grave (dixit Flore Berlingen): sous la pression d’une industrie qui cherche à sauvegarder ses intérêts à tout prix, le mythe de l’économie du recyclage est en passe de nous faire rater un virage politique essentiel. Nous devons en effet accélérer la prise de décision collective, à toutes les échelles, pour opérer des choix concrets – et donc des renoncements – en matière d’usage et d’allocation des ressources naturelles.

Parcours

C’est en 1996 que Mustapha Brakez, expert en gestion des déchets, a commencé sa carrière professionnelle comme chef du service de la propreté à la commune d’Agadir. «La ville avait un projet intégré de gestion des déchets au niveau du grand Agadir comportant une usine de traitement des déchets par compostage de 200 t par jour et un centre d’enfouissement aux normes. Le projet était tellement en avance (10 ans avant la loi sur les déchets) qu’il a été retoqué par la Direction générale des collectivités locales au motif qu’il était trop ambitieux et au-delà de la capacité des communes!! Vinq-cinq ans plus tard, la ville n’est pas plus avancée!», déplore-t-il
En 1999, l’ingénieur quitte la commune pour créer un bureau d’études. La société d’environnement et de génie urbain, SEGU, a été pionnière dans les études de gestion des déchets au Maroc d’abord et dans quelques pays africains ensuite. A son actif l’élaboration de grandes études telles que l’étude d’assainissement solide de la vallée du Bouregreg, l’accompagnement de grandes sociétés dans leurs installations au Maroc telles que Veolia en 1999 à Fès ou Suez à Casablanca en 2003. A partir de 2005, l’entreprise s’est vue confier l’assistance technique à la ville de Dakar et en 2009, elle a été chargée de la supervision de l’ensemble des opérations de propreté des villes de la Guinée Equatoriale.
«Ce que j’ai appris au cours de ces expériences, c’est qu’au-delà de certains aspects techniques, il y a lieu d’ancrer le problème du déchet comme un problème social et pas seulement comme un problème de gestion technique au service des habitants», souligne l’expert. De son opinion, le politique pourra avoir beaucoup à y gagner, dans la mesure où, de plus en plus, les enjeux de la gestion du problème des déchets se situent sur le terrain politique ou électoral ou au-delà. Il y a des enjeux forts qui dépassent la réponse et l’exercice d’une fonction technique, souligne-t-il.

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