Dossier : Touche pas à mon poulpe !

Dossier : Touche pas à mon poulpe !

Le 20 janvier 2005, alors que la fête du mouton battait son plein, au Maroc comme en Mauritanie, et que les garde-côtes avaient baissé leur vigilence, un capitaine chinois du navire Aya I, immatriculé au port d’Agadir sous le numéro 8 – 348, fait cap vers le Sud. Pendant trois heures de vingt et un heures à minuit, le bateau va naviguer jusqu’à la prallèle 20° 47 minutes, c’est-à-dire au-delà de la frontière marocaine, laquelle s’arrête à 20° 50N. Sur place, selon le témoignage des marins du navire marocain, une tonne de poulpes est transférée à un bateau battant pavillon mauritanien, immatriculé 5P- 729. Constatant qu’il s’agissait d’un pavillon étranger, les marins auraient refusé d’exécuter l’odre de transborder et auraient pris des photos. Une fois rentrés à Agadir le 26 janvier, les employés auraient dénoncé leur capitaine, en prenant soin d’avertir la délégation. Le 29 janvier, la police judiciaire ouvre de son côté une enquête.
Propriétaire du navire, la société Morocan South Fishing dégage sa responsabilité avec la dernière volonté. «Le capitaine aurait agi de son propre chef» !
L’affaire fait grand bruit, non pas à cause des considérations liées à la protection de certaines espèces comme le poulpe. C’est surtout la qualité du propriétaire du navire accusé par son équipage de transbordement à l’étranger qui fait jaser Agadir et tout le Sud. Le bateau en question appartient à un groupe de propriétaires dont Ibadou Melainine, actuellement président de la Fédération des chambres maritimes.
Suite au problème, le capitaine concerné, lequel a reconnu les faits, a été licencié. «Le problème relève du droit commun, c’est un délit normal », indique-t-on dans les parages de la société. Seulement, le délit a été exploité à outrance à des fins syndicales par le bien nommé Abderrahmane Yazidi que certains armateurs accusent de déclencher une grève à la moindre prise de bec. «En tout cas, rétorque-t-il, ce n’est pas moins qui ais pris les clichés, et ce n’est pas moi non plus qui ais déposé la plainte», déclare l’homme fort du syndicat des marins pêcheurs qui place l’affaire volontiers dans un ordre sécuritaire. «Qu’est-ce qui nous dit, que de tels échanges ne cachent pas des trafics plus louches, comme les drogues et les armes ». Bref, il faut agir pour Abderrahmane Yazidi qui, «maintien le moral des troupes et qui veut prouver son utilité », selon les termes d’un armateur qui a eu, rappelle-t-il, à le subir, il faut agir.
Si le cas du transbordement est plutôt rare, pêcher en zone interdite est le sport favori de certains bateaux. La preuve, jeudi, à l’heure où nous mettions sous presse, nous apprenions qu’une unité, le Khadir 8, venait d’être arraisonnée dans le Sud. Le 7 janvier dernier, 12 bateaux de pêche ont été arraisonnées à 4 miles de Dakhla, une zone normalement protégée pour permettre la reproduction des espèces. Les noms et les immatriculations de ces bateaux sont du domaine public. Il s’agit entre autres, de Menara II, de Faraj 5, de Faraj 7, Aya II, Faraj 6, Janah El Kheir, Christina, Jinane,etc.
Egalement connues les sociétés auxquelles appartiennent ces bateaux. Ainsi, Sahandong Fishiries, Agadong Fishirries, Royal Fishirries, MSF Hai Sheng et Lucky Fishirries présentent cette particularité d’être d’origine chinoise. Certains de ces bateaux sont introduits au Maroc par le canal de ce que certains armateurs désignent pudiquement par «affrètement déguisés».
La qualité des sociétés ainsi désignées fait que personne, même pas dans les Chambres maritimes et les associations concernées, n’ose ouvertement s’en prendre aux fautifs. Rappelons que les sociétés Royal Fishirries et Lucky Fishirries appartiennent à un haut gradé.
D’après des informations recueillies auprès des armateurs, les navires de pêche hauturière, pris en flagrant délit dans les zones interdites, sont quittes pour une amende de 50.000 dirhams. Une portion congrue en comparaison des prises faites dans cette zone où un navire peut facilement rafler 100.000 dollars et plus. A signaler que des bateaux de la pêche côtière, beaucoup plus modestes en termes de taille et de chiffre d’affaires que leurs homologues de la pêche hauturière avaient payé pour la même infraction plus de 100 000 dirhams.
De leur côté, les patrons de pêche n’encourent presque aucune sanction. Le capitaine chinois, licencié dans le cas du transbordement, conduisait l’un de ces navires vieux qui avaient mis en émois des experts étrangers, lors de la fin des arrêts biologiques.
Ces différentes affaires posent en outre le problème du contrôle. Les engins prohibés, les filets et les mailles dérivant sont toujours monnaie courante dans la pêche à palangre. D’après un officier de pêche basé à Tan Tan, sur les 600 palangriers, 400 pourraient avoir eu à utiliser ces appareils qui, rappelons-le, raflent tout sur leur passage, juvéniles et oeufs. Quand un palangrier à l’hameçon, pêche sélective, fait 4 tonnes, son homologue qui utilise les filets dérivants ramasse 12 tonnes formées de poissons souvent en mauvais état. A tel point que la différence est nette au niveau du prix. Le kilogramme du poisson vendu par le palangrier à l’hameçon atteint facilement 20 dirhams, contre 7 à 8 dirhams pour l’autre méthode.
«La législation marocaine est plus dure que celle de l’Europe, mais elle n’est pas appliquée », conclut l’officier. Et d’ajouter qu’en raison du prix attrayant du poulpe (la tonne en moyenne à 6 000 dollars), il serait difficile de réprimer la tentation de la fraude. «Le problème, rappelle-t-on dans les milieux maritimes à Agadir, relève d’une politique au niveau du ministère.
La politique du quota individuel mise en place par le ministère est catastrophique car elle encourage les bateaux à être plus sélectifs dans leurs prises et à rejeter des tonnes de poissons en mer».
La plupart des bateaux ont épuisé le maximum autorisé (40 tonnes) parfois assez rapidement. Ne reste plus, pour faire le surplus, que de transborder du poisson en cachette, là où il ne sera pas comptabilisé.
Quand bien même la nouvelle politique d’aménagement des pêcheries serait performante, elle ne pourra pas se passer, vu les manoeuvres frauduleuses, d’une bonne politique de surveillance. A ce propos, il est indispensable, estime un cadre au ministère concerné, de réactiver le système «Immersat», lequel permet la localisation par satellite.

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