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Edoh Kossi Amenounve : «La faible liquidité est une caractéristique commune à la plupart des Bourses africaines»

Edoh Kossi Amenounve : «La faible liquidité est une caractéristique commune à la plupart des Bourses africaines»

Entretien exclusif avec Edoh Kossi Amenounve, président de l’ASEA

L’African securities exchanges association (ASEA) a tenu la semaine dernière en partenariat avec la Bourse de Casablanca sa 24ème édition des conférences annuelles de l’ASEA. Cet événement est venu créer le débat sur le rôle des marchés financiers dans la relance et la croissance économique de l’Afrique. L’idée étant de donner des réponses à de multiples questions stratégiques relatives au développement des marchés financiers africains en particulier et à la croissance économique du continent en général. Dans cet entretien Edoh Kossi Amenounve revient sur les moments forts de ces deux jours d’échanges et livre sa vision d’un marché financier africain performant.

ALM : L’ASEA a tenu récemment, en partenariat avec la Bourse de Casablanca, les travaux de sa 24ème Conférence annuelle. Comment se présente ce rendez-vous à la lumière du contexte économique actuel ?
Edoh Kossi Amenounve : La Conférence annuelle est l’évènement le plus important de l’Association des Bourses africaines car elle permet de regrouper tout l’écosystème des marchés de capitaux du continent pour débattre, pendant deux jours, de l’évolution et des perspectives de nos Bourses et infrastructures de marché mais aussi de leur rôle dans le financement des économies de nos pays. Cette année, dans un contexte de poursuite de la pandémie de Covid-19, la Bourse de Casablanca a accepté d’être l’hôte de cette 24ème Conférence annuelle de l’ASEA qui s’est tenue les 24 et 25 novembre 2021, pour la première fois en format totalement digital. Je voudrais ici adresser mes vives félicitations et ma reconnaissance à la Bourse de Casablanca, l’hôte de la Conférence, et son directeur général, Tarik Senhaji, qui n’a ménagé aucun effort pour le succès de l’événement, indépendamment toutes les contraintes liées à la Covid-19.
Placée sous le thème «Les marchés financiers, moteurs essentiels de l’émergence de l’Afrique», cette édition a permis de mettre en lumière le rôle des marchés des capitaux et des Bourses africaines dans l’accélération de la reprise économique post-crise Covid-19 et le financement des Etats et du secteur privé.

Quels sont les messages clés qui ont été véhiculés lors de ces deux jours d’échanges ?

Lors de la cérémonie d’ouverture, madame la ministre de l’économie et des finances du Royaume du Maroc et la présidente de l’Autorité marocaine des marchés de capitaux ont souligné le fait que malgré les défis qui caractérisent encore les marchés de capitaux africains, à savoir le manque de profondeur, l’illiquidité et la petite taille, le rôle des Bourses en Afrique est essentiel à la reprise économique d’après-crise. Les deux dirigeantes ont appelé à une coopération entre les acteurs des marchés et à l’harmonisation des cadres réglementaires à travers le continent.
Lors de la conférence, certaines bonnes pratiques mondiales ont été rappelées en vue d’accélérer le développement des marchés de capitaux africains par augmentation du nombre d’introductions en Bourse, la participation des particuliers, l’attraction des investisseurs étrangers. Pour cela, la protection des investisseurs doit être renforcée et une plus grande synergie développée entre les acteurs des marchés, y compris les gouvernements, les régulateurs, etc.
Par ailleurs, l’ASEA a tenu à réaffirmer son soutien à l’adoption des directives environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) parmi ses membres afin d’encourager l’investissement d’impact. A ce titre, le 3ème Rapport sur le développement durable de l’ASEA qui vient d’être publié se concentre sur les effets de la Covid-19 et la place des directives ESG dans l’atténuation des risques et menaces auxquels sont confrontés nos marchés.

Quel impact a eu la crise sanitaire sur les Bourses de valeurs mobilières africaines ?

Au cours de l’année 2020, le monde et l’Afrique ont été témoins de l’une des pires crises qu’ait connues l’humanité au cours des dernières décennies. Les perturbations de la pandémie ont été considérables et ont touché tous les secteurs d’activités.
Concernant les marchés de capitaux africains, il est à noter que nos marchés n’ont pas dévié de la tendance globale à la baisse des Bourses sous l’effet de la Covid-19 même si elles ont été moins volatiles que les marchés internationaux.
Il est à noter que les annonces liées à la fin du confinement dans plusieurs pays et à la découverte des vaccins ont contribué à améliorer la situation des marchés.
Une tendance générale à la hausse s’est installée à partir du second semestre 2020 et s’est consolidée sur plusieurs places boursières. En Afrique, la quasi-totalité des bourses africaines ont clôturé le premier semestre 2021 dans le vert.
Par ailleurs, l’évolution des activités des marchés de capitaux sur notre continent, en cette période de turbulences, a montré un glissement des investisseurs des marchés actions vers les marchés obligataires, avec un désinvestissement des investisseurs étrangers pour se repositionner sur leurs marchés domestiques. Ces sorties ont été relativement compensées par l’intervention d’investisseurs institutionnels locaux, ce qui a permis de maintenir les marchés boursiers africains à des niveaux d’activité importants.

Quels sont les principaux challenges à relever pour ce cap de reprise ?

Une analyse approfondie de la situation révèle que les Bourses africaines, dans leur majorité, ont une taille modeste et par conséquent leur contribution au développement de l’économie des Etats demeure marginale. En effet, plus de 18 Bourses africaines ont moins d’un milliard de dollars de capitalisation boursière.
Par ailleurs, lorsqu’on analyse le nombre de sociétés introduites en Bourse, l’on réalise qu’il y a peu d’engouement de la part des émetteurs africains de titres. En effet, sur les 32 places boursières, seules trois abritent à ce jour plus de 100 sociétés cotées. Il s’agit notamment de la Johannesburg Stock Exchange Limited (264 sociétés cotées en 2020), de l’Egyptian Stock Exchange (240 sociétés cotées en 2020) et du Nigerian Stock Exchange (177 sociétés cotées en 2020). En outre, il n’y a eu que cinq (5) IPO en Afrique contre 822 IPO en Asie et 316 pour l’ensemble des Bourses du Nasdaq.
Il est également à noter que les places boursières africaines manquent de profondeur pour aborder les grandes opérations, ce qui pousse les Etats et plusieurs grandes entreprises à aller à l’extérieur. A titre illustratif, les émissions africaines sur le marché des Eurobonds au premier trimestre 2021 s’élevaient à plus de 135 milliards de dollars et 112 sociétés africaines sont cotées à la Bourse de Londres.
Enfin, hormis l’Afrique du Sud, la faible liquidité est une caractéristique commune à la plupart des Bourses africaines. En effet, elles affichaient un ratio de liquidité moyen de 6,30% en 2020.

Comment les places africaines peuvent-elles sortir d’une telle situation ?

Face à tous ces défis, les solutions sont bien connues.
En matière d’alimentation des Bourses en sociétés cotées, il y a la solution de la privatisation des entités publiques. En effet, le potentiel des entreprises susceptibles d’être privatisé est de plus de 1.500 entreprises en Afrique. Il y a aussi l’incitation des fonds de Private Equity à sortir par la Bourse et enfin les admissions volontaires.
L’amélioration de la liquidité et de la profondeur passe également par l’intégration des Bourses en Afrique. Je voudrais à cet égard souligner les initiatives en cours sur le continent, en l’occurrence le projet d’intégration des marchés de capitaux de l’Afrique de l’Ouest (WACMIC), le regroupement des Bourses de l’Afrique de l’Est ou de l’Afrique Australe. Il y a également le projet d’interconnexion des Bourses à l’échelle continentale. Ce projet est conjointement piloté par la Banque africaine de développement et l’Association des Bourses africaines (ASEA).
Notre autre défi est l’amélioration de la demande de titres par le développement de l’épargne institutionnelle (Fonds de pension, compagnies d’assurances), des OPCVM et la mobilisation de l’épargne des populations.
Il y a aussi l’amélioration de l’éducation des investisseurs et la professionnalisation des intermédiaires pour des marchés de capitaux africains plus efficients, qui attirent durablement les émetteurs.
On peut parler enfin de la digitalisation des produits et services boursiers sur le continent pour plus de célérité des opérations et la réduction du coût des transactions.

Quelles synergies à prévoir entre les différents marchés ?

En matière de synergies, il s’agit notamment de prendre des mesures réglementaires harmonisées et d’ouverture des réglementations de change pour favoriser une plus grande participation des compagnies d’assurance, des fonds de pension/fonds de retraite et des fonds souverains sur les marchés. Il est également recommandé de prendre les mesures nécessaires pour développer les marchés obligataires domestiques et attirer plus d’investisseurs particuliers pour assurer une meilleure répartition des richesses créées sur le continent. Il faut aussi mettre en place des mesures fiscales concrètes pour encourager la collecte de ressources destinées à financer des secteurs stratégiques tels que la technologie, la santé et l’éducation.

Quel rôle jouera le Maroc dans cette dynamique ?

Le Maroc prend déjà une part très active dans le projet AELP qui comprend dans sa phase pilote la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM), la Bourse de Johannesburg (JSE), la Bourse d’Egypte (EGX), la Bourse de Casablanca (CSE), la Bourse du Nigeria (NGX), la Bourse de Nairobi (NSE) et la Bourse de Maurice (SEM). Le projet a débuté en 2018 avec plusieurs objectifs dont la création d’une plate-forme de négociation centrale reliée aux systèmes de négociation des Bourses participantes au projet, la libre circulation des informations commerciales entre les Bourses liées ainsi que l’accès (indirect) des courtiers aux plateformes de négociations de Bourses participantes au projet et la création de produits spécifiques.
Il s’agit d’un projet majeur, structurant et extrêmement important pour la circulation des capitaux en Afrique. Enfin la Bourse de Casablanca contribue fortement à toutes les réflexions et échanges liés au développement des marchés de capitaux africains. En effet, la Bourse de Casablanca est à l’initiative du dernier Rapport de l’ASEA sur les technologies disruptives. Son directeur général, Tarik Senhaji, a été élu au Comité exécutif de l’ASEA lors de la dernière assemblée générale de l’Association qui s’est tenue le 23 novembre 2021. Nous lui souhaitons pleine réussite dans cette fonction au bénéfice des Bourses africaines.

 

 

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