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Entretien avec Ghada Bouhlal : «Le Smart Farming, un levier essentiel de modernisation du secteur agricole marocain»

© D.R

À l’heure de l’intelligence artificielle et du big Data, l’AgriTech s’impose comme un levier stratégique pour transformer l’agriculture marocaine. Face aux défis climatiques et structurels, elle offre des solutions concrètes pour moderniser les exploitations, améliorer les rendements et renforcer la résilience des petits agriculteurs. Soutenue par des écosystèmes d’innovation dynamiques, notamment dans la région de Fès-Meknès, cette révolution technologique ouvre la voie à une agriculture plus durable, inclusive et compétitive. Ghada Bouhlal, directrice des partenariats socio-économiques et de l’entrepreneuriat et coordinatrice du projet «Pôle régional d’innovation et d’entrepreneuriat Agritech de Fès Meknès», nous en dit plus dans cet entretien.

ALM : A l’ère de l’intelligence artificielle et du big data, comment l’AgriTech peut-elle transformer l’agriculture au Maroc?
Ghada Bouhlal : Le Maroc, où l’agriculture représente environ 14 % du PIB et emploie près de 40 % de la population active, est particulièrement vulnérable aux aléas climatiques : sécheresse récurrente, raréfaction des ressources hydriques et variabilité des précipitations fragilisent en premier lieu les petites exploitations qui concentrent une forte pénibilité du travail et un accès limité aux intrants, au financement et à l’expertise technique. Dans ce contexte, le Smart Farming ou agriculture intelligente s’impose comme une réponse stratégique. En s’appuyant sur l’intelligence artificielle et le big data, il transforme en profondeur les pratiques agricoles : surveillance en temps réel de la santé des cultures, optimisation de l’eau, des engrais et des intrants, pilotage prédictif des exploitations. Pour le petit agriculteur, cela se traduit concrètement par une réduction de la pénibilité (alertes automatisées, mécanisation ciblée, aide à la décision en langue locale), une baisse des coûts et une amélioration significative des rendements et de la qualité des productions. Ainsi, le Smart Farming constitue un levier essentiel de modernisation du secteur agricole et agroalimentaire marocain, en renforçant la résilience des petites et moyennes exploitations et en catalysant la montée en compétences technologiques du petit agriculteur.

Quel rôle peuvent jouer les universités, comme la vôtre, dans l’accompagnement des agriculteurs marocains ?
Aujourd’hui, l’Université Euromed de Fès s’impose comme un acteur clé de l’innovation technologique au Maroc, en mettant à disposition des infrastructures de pointe et des programmes d’accompagnement adaptés aux enjeux contemporains.
Parmi ses initiatives phares, la plateforme «Fez Smart Factory» qui constitue le premier écosystème d’innovation dédié à l’industrie 4.0 au sein de l’université. Elle offre un environnement intégré où étudiants, chercheurs et porteurs de projets peuvent concevoir, tester et déployer des solutions technologiques avancées, notamment dans les domaines de l’automatisation, de l’IoT et de l’intelligence artificielle.
En parallèle, l’«ExperimentalFarm» représente un véritable laboratoire dédié à l’AgriTech. Cette plateforme permet d’expérimenter des solutions innovantes en conditions réelles, en collaboration avec des partenaires académiques et industriels. Elle favorise ainsi le développement de technologies adaptées aux spécificités de l’agriculture marocaine, en lien direct avec les problématiques du terrain.
L’UEMF se distingue également par ses programmes avancés d’accompagnement des startups en AgriTech et agroalimentaire. Ces dispositifs visent explicitement à catalyser le savoir technologique au service du petit agriculteur, en répondant aux besoins concrets rencontrés dans la gestion quotidienne des exploitations et dans la transformation industrielle et agricole des productions locales. Les porteurs de projets bénéficient d’un encadrement structuré, de l’idéation jusqu’à la mise sur le marché.Dans cette optique, l’université propose des opportunités de coaching et de formation ciblées et multidisciplinaires, combinant des compétences techniques (data, IA, automatisation et robotique, …), et des expertises managériales (gestion de projet, entrepreneuriat).

Qu’est-ce que vous pouvez nous dire sur ce projet pilote mené en partenariat avec l’Agence française de développement ?
Avant tout, il faut comprendre que ce projet s’inscrit dans une dynamique plus large, celle du Pôle régional d’innovation et d’entrepreneuriat AgriTech de Fès-Meknès (PRIE), aligné sur la stratégie Génération Green, et construit en partenariat avec plusieurs acteurs institutionnels clés, notamment l’Agence française de développement, le ministère de l’agriculture, de la pêche maritime, du développement rural et des eaux et forêts, l’Agence de développement agricole, le Conseil de la région de Fès Meknès, le CRI Fès-Meknès, ainsi que des établissements académiques et des organisations professionnelles.
Dans ce cadre, nous portons, à l’Université Euromed de Fès, le programme Tech4Farmers, qui constitue un levier très concret pour accompagner l’émergence de solutions innovantes dans le secteur agricole. L’objectif est d’aider des entrepreneurs à transformer leurs idées en projets viables, testés et déployés sur le terrain.Nous sommes dans une approche très opérationnelle : formations, coaching, mise en relation avec des investisseurs, mais aussi expérimentation en conditions réelles pour faciliter l’adoption par les agriculteurs.
Aujourd’hui, les résultats sont très encourageants : deux cohortes de startups ont déjà été accompagnées, avec plus de 14 contrats signés et 40 projets pilotes déployés. Ce que cela montre, c’est qu’à travers cette mobilisation collective, nous arrivons à créer un véritable écosystème, capable de générer de l’impact concret et de contribuer à une agriculture plus innovante, plus durable et ancrée dans les réalités de nos territoires.

Quels sont les atouts de la région de Fès-Meknès en la matière ?
La région de Fès-Meknès s’impose aujourd’hui comme un véritable pôle d’excellence en AgriTech au Maroc et l’une des principales régions agricoles du Maroc, notamment grâce à la plaine du Saïss. Cette position stratégique repose sur plusieurs atouts naturels majeurs, notamment la diversité de son climat, la richesse et la fertilité de ses sols, ainsi que des ressources hydriques historiquement importantes, bien que soumises aujourd’hui à une pression croissante.
Au-delà de ses atouts naturels, la région se distingue par un écosystème dynamique en matière de recherche et d’innovation. Elle bénéficie de la présence d’acteurs académiques et institutionnels de premier plan tels que l’Université Euromed de Fès (UEMF), à travers son pôle AgriTech notamment, ainsi que l’Ecole nationale d’agriculture de Meknès (ENA), reconnue pour son expertise dans la formation et la recherche agronomique. Par ailleurs, la mise en place de la zone industrielle Agropolis dédiée à l’agro-industrie renforce l’intégration entre production agricole, transformation et valorisation.
Dans cette même dynamique, la stratégie nationale Génération Green ouvre des perspectives prometteuses. Elle vise notamment à faire émerger une nouvelle classe moyenne agricole, à encourager l’entrepreneuriat des jeunes en milieu rural et à moderniser les mécanismes d’accompagnement du secteur. Sa déclinaison dans la région de Fès-Meknès représente ainsi une opportunité majeure pour stimuler l’entrepreneuriat rural, favoriser l’insertion des jeunes et accompagner l’émergence d’une nouvelle génération d’entrepreneurs agricoles innovants et compétitifs.

Est-ce que vous pouvez nous présenter brièvement les solutions innovantes qui seront mises en place ?
Les solutions illustrent une nouvelle génération d’AgriTech marocaine, plus ancrée dans les usages terrain, mais aussi plus structurée sur les enjeux de scalabilité, de traçabilité, de financement et d’efficience des ressources. Nous avons le cas d’une plateforme collaborative de traçabilité de bout en bout, OBENS, permettant de rendre les supply chains agricoles plus transparentes, avec déjà 4 clients engagés, 23 ingrédients naturels tracés, 6 coopératives féminines digitalisées et plus de 500 lots suivis. Son positionnement est stratégique : transformer la contrainte réglementaire européenne en avantage compétitif pour les filières agricoles marocaines, en particulier sur des segments export à forte valeur, comme l’huile d’argan destinée à l’industrie cosmétique.
Un autre projet, WASIT, s’attaque à l’un des points de blocage les plus structurels du secteur agricole africain : le sous-financement des petites exploitations. La startup combine WhatsApp et un LLM propriétaire pour convertir les échanges des agriculteurs en données exploitables par les financeurs. Son objectif de 150 agriculteurs financés sur les 12 prochains mois donne une mesure concrète de son passage à l’échelle.
Arwa Solutions se positionne quant à elle sur un autre front stratégique : l’optimisation de l’eau et des intrants dans un contexte de sécheresse durable. Sa solution d’irrigation de précision, conçue et fabriquée au Maroc, combine capteurs, logiciel de pilotage et automatisation. L’intérêt n’est pas seulement technologique. Il est économique: réduire la consommation d’eau, affiner les besoins hydriques réels des cultures, mieux maîtriser les fertilisants, l’énergie de pompage et les produits phytosanitaires. Son principal avantage concurrentiel tient à son adaptation aux contraintes locales de coût, de maintenance et de conditions agro climatiques.
Enfin, DEEPLEAF AI incarne la montée en puissance d’une AgriTech marocaine à potentiel international. Sa plateforme d’intelligence artificielle permet de détecter plus de 1.000 maladies, ravageurs et carences nutritionnelles sur 80 cultures, à partir d’une simple photo, avec un taux de précision annoncé de 96 %. La startup combine profondeur technologique, adoption marché et reconnaissance externe, avec un déploiement dans 8 pays, une adoption par Hassad Food au Qatar auprès de plus de 35.000 agriculteurs et un déploiement via le Crédit Agricole du Maroc. C’est un cas concret de solution conçue localement mais capable de se projeter sur des marchés internationaux.
Pris ensemble, ces projets montrent que l’innovation agricole ne se limite plus à produire mieux. Elle consiste désormais à mieux financer, mieux tracer, mieux irriguer, mieux diagnostiquer et mieux valoriser. C’est précisément ce qui fait la cohérence du portefeuille accompagné : des solutions à fort contenu technologique, mais avec des cas d’usage immédiatement lisibles pour les agriculteurs, les coopératives, les industriels et les financeurs. À travers elles, le PRIE Fès-Meknès confirme son rôle de catalyseur entre recherche appliquée, entrepreneuriat et transformation concrète des filières agricoles.

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