Economie

Fathallah Sijilmassi: «Emigration, drogue, terrorisme…, aucune frontière n’est infranchissable»

ALM : Depuis sa création sous l’ancien président français Nicolas Sarkozy, l’UpM semble afficher un certain retrait vis-à-vis des dossiers cruciaux de la Méditerranée. Y a-t-il un risque qu’elle soit devenue aujourd’hui une coquille vide ?
 

Fathallah Sijilmassi : Tout d’abord, il faut restituer la création de l’UpM dans la continuité du processus de Barcelone lancé en novembre 1995. C’est dire s’il y a toujours eu dans la région une volonté de structurer une coopération euro-méditerranéenne. Dater le lancement de cette coopération à 2008 ne serait donc pas conforme à la réalité. Construisant sur les forces et les faiblesses du processus de Barcelone, les Etats membres, de façon collective et souveraine, ont décidé de donner une nouvelle impulsion à cette coopération. Il s’agissait de créer une organisation dont l’objectif principal serait de permettre à l’ensemble des 43 pays de disposer d’une enceinte commune pour dialoguer et échanger sur les questions d’intérêt stratégique pour ces pays et pour la région.
 

Où en est ce dialogue aujourd’hui?

Aujourd’hui, l’action de l’UpM couvre les grandes questions stratégiques régionales. Elle s’étend du dialogue politique aux grandes stratégies régionales telles que l’énergie, l’environnement, l’interconnexion routière et le développement urbain durable mais se penche également sur des questions plus orientées telles que l’autonomisation des femmes, l’entrepreneuriat, l’emploi des jeunes, l’enseignement et la recherche. De plus, nous sommes régulièrement en contact avec divers acteurs non gouvernementaux, parlementaires, élus locaux, et représentants du secteur privé pour adapter, si besoin, ces différentes priorités stratégiques et socio-économiques aux défis du moment.  
 
Pouvez-vous donner des chiffres?

A titre d’exemple nous étions à 7 projets régionaux labellisés en 2011 et aujourd’hui le secrétariat général de Barcelone développe plus de 33 projets régionaux (labélisés) d’une valeur de près de 5 milliards d’euros. Enfin, le secrétariat général de l’UpM est également un espace de rencontre, d’échanges de best practices et de promotion de la coopération Sud-Sud.Plusieurs réunions et rencontres de haut niveau ayant rassemblé plus de 3.000 personnes représentant des gouvernements, du secteur privé, de la société civile, des universités, des parlementaires et des élus locaux se sont tenues en moins de deux ans. Telles sont les réalisations de l’UpM en 2013-2014.
 
Oui, mais le Printemps arabe n’a-t-il pas pour autant freiné l’élan de l’UpM?

Bien au contraire ! Les événements politiques qu’ont connus certains pays arabes en 2011 ont rappelé la nécessité et l’urgence de s’asseoir autour d’une même table pour discuter des problèmes communs et définir des actions concrètes sur des priorités partagées. 
C’est pour cette raison que le secrétariat général de Barcelone travaille de concert avec l’ensemble des pays membres, partenaires institutionnels, organisations internationales et entreprises du secteur privé pour promouvoir une coopération régionale plus forte qui puisse dépasser la faiblesse du niveau d’intégration actuel et qui soit en même temps plus efficace en termes d’impact pour les populations.

Pouvez-vous illustrer par des exemples ?

À titre d’illustration, nous avons conduit plusieurs projets dont la Tunisie et l’Egypte sont bénéficiaires. Il s’agit, par exemple, en Tunisie du projet de dépollution du lac de Bizerte promu avec le soutien de la BEI et la BERD. Ce projet contribuera à donner une dynamique de croissance et d’emploi à cette importante région du nord de la Tunisie et ce, dans le cadre de la stratégie régionale Horizon 2020. En Egypte, nous menons également un projet de développement urbain intégré d’Imbaba dans l’une des zones urbaines les plus peuplées et les moins aménagées d’Égypte, au sein de la ville du Caire, en fournissant à près de 700.000 habitants des équipements, services et infrastructures de base qui leur font actuellement défaut.  
 
La coopération régionale serait donc la clé du développement ?

Je suis convaincu, plus encore qu’au premier jour, de la nécessité de renforcer la coopération régionale et sous-régionale car les défis sont tous régionaux et appellent à une action collective. Or l’état de l’intégration régionale en Méditerranée et en particulier au Maghreb est toujours à un niveau anormalement bas. Je refuse l’inertie et veux continuer d’avancer sur des initiatives concrètes rassemblant tous les acteurs de la coopération qui sont volontaires et prêts afin de démontrer au quotidien les bienfaits de l’action commune et amplifier le champ des opportunités.
 

Justement, de quelle façon l’Union peut-elle jouer un rôle dans la stabilisation ou du moins le rapprochement des points de vue entre le Nord et le Sud ?

Il ne faut pas oublier que le rapprochement entre les deux rives de la Méditerranée, le développement partagé et la stabilité sont la raison même de l’existence de l’UpM. Le partenariat euro-méditerranéen a aujourd’hui une structure qui lui est propre et une adresse (à Barcelone). Notre région connaît de nombreux défis. Au Nord, l’UE a plusieurs sujets de préoccupations: la Grèce, l’Ukraine, les défis du voisinage Est, et la faiblesse de la croissance. Ces situations ont des conséquences économiques et sociales sur les populations. Au Sud, de nombreuses situations différentes existent. Certaines, comme la situation en Libye ou en Syrie, génèrent des conséquences nouvelles, graves et complexes pour ces pays et pour la région entière.

Tout miser sur la seule dimension sécuritaire entre le Nord et le Sud, est-ce réellement suffisant ?

Non bien sûr ! L’UpM doit donc plus que jamais militer pour que la dimension sécuritaire (nécessaire mais non suffisante) soit accompagnée par une vraie dimension de développement. Et ce développement doit avant tout être humain. Il est nécessaire aujourd’hui que l’UE, si elle veut saisir ce grand rendez-vous avec l’Histoire, renforce son approche avec son voisinage Sud en adoptant un partenariat durable et ambitieux, de même qu’il est important pour les pays du Sud de bien comprendre les nouvelles réalités de l’Europe aujourd’hui pour mieux définir une politique partenariale win-win.

Que pensez-vous de l’accord inter-libyen signé tout récemment à Skhirat ?

Je veux saluer ici le pas extrêmement positif qu’a représenté l’accord inter-libyen de Skhirat et le soutien actif du Maroc dans ce processus. C’est une très bonne nouvelle pour la réconciliation nationale du peuple libyen, la souveraineté et l’intégrité territoriale de ce pays ainsi qu’une contribution importante pour la paix et la stabilité en Méditerranée. Ceci démontre qu’il existe un réel champ d’opportunité en Méditerranée qu’il ne faut pas occulter. Ma stratégie d’action aujourd’hui consiste précisément à amplifier ce champ d’opportunité pour créer des dynamiques positives et ne pas rester otage des dynamiques négatives.
 
En quoi ce champ d’opportunité peut-il économiquement être intéressant pour le Maroc ?

La forte croissance économique au Maroc et sa stratégie africaine et arabe démontrent de façon éloquente et concrète l’existence de ce champ d’opportunité, telle qu’illustrée en particulier par la stratégie africaine du Maroc sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi. Plus que jamais, la récente implantation du Groupe PSA au Maroc, après l’entrée de plusieurs grands groupes (automobile, aéronautique, télécoms), avec un investissement de près de 600 millions d’euros destiné à faire du Maroc un hub d’exportation vers l’Europe, l’Afrique et la Méditerranée est l’exemple concret de l’existence de ce champ d’opportunité.
 
Vous avez été patron de l’AMDI, est-ce que l’UpM travaille aussi à promouvoir les investissements entre les deux rives ?

L’UpM est une organisation intergouvernementale qui associe activement tous les acteurs y compris le secteur privé et les institutions internationales clés de la région. Nos activités se déclinent autour de trois grands axes : la jeunesse et l’employabilité ; le renforcement du rôle des femmes,  et le développement durable. Le très stratégique projet d’Université euro-méditerranéenne de Fès, initié sous l’impulsion de Sa Majesté, est un exemple concret de projet ciblant à la fois les jeunes, l’emploi et la mobilité en Méditerranée. Il est vrai que dans cette stratégie le secteur privé a un rôle important pour faire de la croissance un véritable levier de développement social et territorial. Les investissements croisés jouent un rôle essentiel à cet effet.
 
D’une certaine façon la diplomatie économique a un rôle vital à jouer ?

Bien entendu ! Et je voudrais souligner en particulier l’importance stratégique des PME et TPE à cet égard. Au-delà des grands groupes, qui doivent toujours jouer leur rôle de locomotive, les PME et TPE constituent l’espace approprié pour le développement social et territorial. L’UpM a d’ailleurs lancé un grand chantier en direction de ces entreprises précisément en travaillant sur trois axes principaux : la lutte contre l’économie informelle (qui pénalise fortement le développement des PME/TPE), les PPP et la création d’emploi. Je veux aussi me féliciter du dynamisme de la CGEM et des opérateurs économiques marocains dans les activités de l’UPM.
 
S’agissant de l’émigration et après des incidents dramatiques ces derniers mois, y a-t-il des pistes de solutions ?

Les drames humains à répétition en Méditerranée sont source de grande émotion, tristesse et préoccupation. Mais leur traitement ne peut se faire sous l’angle exclusivement sécuritaire. Plus que jamais, la dimension développement doit être au cœur des priorités. On ne peut pas agir uniquement en fermant les frontières et en renforçant la sécurité. Il n’existe aucune frontière infranchissable dans le monde. Je reste convaincu que si l’on souhaite lutter efficacement contre l’immigration clandestine et éviter de nouveaux drames il est nécessaire de travailler ensemble sur 3 dimensions du développement: l’emploi des jeunes, la sensibilisation des populations vulnérables, et le renforcement de la coopération régionale (en particulier la dimension africaine). Et d’ailleurs pour tous les autres défis tels que la sécurité, le terrorisme, le trafic de drogues et d’êtres humains, nous n’avons d’autre choix que de coopérer ensemble. Aucun pays aujourd’hui ne peut à lui seul faire face à tous ces défis.

Priorités

Comment voyez-vous l’avenir de l’UpM ?

 

Au-delà de l’avenir de l’institution, c’est de l’avenir des populations de la région qu’il s’agit aujourd’hui. Les pays de la région partagent bien plus que la géographie et l’histoire, ils font face à des défis et priorités communs. La coopération euro-méditerranéenne n’est pas un partenariat par défaut et ne peut pas être otage d’un conflit ou d’une crise, elle doit résulter d’une planification et une stratégie régionale concertées. Le secrétariat général de l’UpM, après plus de 4 ans d’activités opérationnelles avec sa coprésidence Nord-Sud, atteint aujourd’hui un premier palier de résultats encourageants et qui montre clairement la voie de l’avenir. Mais nous avons besoin de passer à une deuxième étape. Je ne peux pas être le citoyen marocain, maghrébin et méditerranéen que je suis et me contenter de me satisfaire de ces résultats encourageants. À la veille de la célébration du 20ème anniversaire du processus de Barcelone, et de la révision de la politique européenne de voisinage, la région euro-méditerranéenne et ses populations au Sud comme au Nord attendent de l’action, des résultats concrets et des bénéfices mesurables. C’est aujourd’hui la priorité du Secrétariat général de Barcelone : développer une coopération régionale efficace qui puisse contribuer à créer un espace de paix et de prospérité partagée.

 

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