Derrière les indicateurs conjoncturels publiés récemment par le HCP, se confirme une tendance lourde
Transformation profonde. Malgré un environnement international encore incertain et des tensions persistantes sur certaines chaînes d’approvisionnement, l’appareil productif marocain continue de montrer des signes de solidité. Selon les dernières enquêtes de conjoncture du HCP, la production manufacturière a progressé fin 2025 tandis que la construction retrouve progressivement de l’élan. Derrière ces indicateurs se dessine surtout une transformation plus profonde : celle d’une industrie marocaine de plus en plus intégrée aux chaînes de valeur mondiales mais confrontée, dans le même temps, aux nouveaux impératifs de la transition énergétique, de la gestion de l’eau et de la production bas carbone.
La dernière enquête de conjoncture du Haut-Commissariat au Plan (HCP) auprès des patrons de l’industrie, et du secteur secondaire de manière générale, livre une photographie plutôt encourageante de l’activité dans les secteurs productifs du pays. À la fin de l’année 2025 et au démarrage de 2026, les chefs d’entreprise interrogés dressent globalement un tableau marqué par une progression de la production industrielle et par une dynamique positive dans le secteur de la construction, même si certaines branches connaissent encore des ajustements. Derrière ces signaux conjoncturels se dessinent surtout les contours d’une transformation plus profonde de l’économie marocaine, engagée depuis plus d’une décennie et appelée à s’accélérer dans les années à venir.
Ainsi, au quatrième trimestre 2025, la production de l’industrie manufacturière a progressé, tirée notamment par l’automobile, la chimie, la métallurgie et la fabrication de produits minéraux non métalliques. Dans le même temps, certaines branches comme l’industrie alimentaire ou la fabrication d’équipements électriques ont enregistré un repli. Les carnets de commandes demeurent jugés globalement « normaux » et le taux d’utilisation des capacités de production dans l’industrie manufacturière s’est établi autour de 74 %, ce qui traduit un niveau d’activité relativement soutenu dans un environnement international encore marqué par l’incertitude.
L’activité de la construction, pour sa part, a connu une progression portée principalement par le génie civil et les travaux spécialisés, tandis que la construction de bâtiments est restée stable. Les carnets de commandes sont eux aussi jugés d’un niveau normal et le taux d’utilisation des capacités de production dans ce secteur s’établit à 69 %. Ces évolutions peuvent sembler modestes au premier regard. Pourtant, elles s’inscrivent dans une dynamique structurelle beaucoup plus large qui transforme progressivement le paysage industriel marocain.

de construction constituent désormais des piliers d’un tissu industriel plus diversifié et plus intégré qu’auparavant. (D.R)
Une industrie qui change de dimension
Depuis le lancement des grandes stratégies industrielles successives – du Plan d’accélération industrielle aux nouvelles feuilles de route sectorielles – le Maroc a progressivement repositionné son appareil productif dans les chaînes de valeur mondiales. L’automobile, l’aéronautique, l’électronique, la chimie ou encore les matériaux de construction constituent désormais des piliers d’un tissu industriel plus diversifié et plus intégré qu’auparavant.
Les tendances observées dans les enquêtes de conjoncture illustrent précisément cette évolution. Le dynamisme de branches comme l’automobile ou la chimie témoigne de l’ancrage croissant du Maroc dans les circuits industriels internationaux. L’essor de ces filières ne repose plus uniquement sur des activités d’assemblage mais sur des écosystèmes industriels complets intégrant sous-traitance, logistique, ingénierie et innovation donc à forte valeur ajoutée.
Cette mutation est également soutenue par les infrastructures qui ont profondément modifié l’attractivité industrielle du pays : plateformes portuaires, zones industrielles intégrées, réseaux logistiques et investissements publics massifs dans les infrastructures de transport. Ce socle permet aujourd’hui au Maroc de se positionner comme un hub industriel régional, à la croisée des marchés européens, africains, atlantiques et même nord-américains.
Les chaînes de valeur mondiales en recomposition
Les résultats de l’enquête du HCP doivent aussi être interprétés à la lumière d’un contexte international en pleine recomposition. La pandémie de 2020 qui a sévi pendant presque deux ans, les tensions géopolitiques et les perturbations logistiques ont profondément bouleversé les chaînes d’approvisionnement mondiales.
Dans ce nouveau paysage, les entreprises cherchent à diversifier leurs bases de production, à rapprocher certaines activités des marchés de consommation et à sécuriser leurs approvisionnements. Cette tendance au «nearshoring », « nearsourcing » et à la régionalisation des chaînes de valeur constitue une opportunité stratégique pour des économies comme celle du Maroc.
La montée en puissance de certaines branches industrielles nationales peut ainsi être lue comme la traduction concrète de ces repositionnements. Le Maroc bénéficie d’un ensemble d’atouts qui deviennent de plus en plus déterminants dans les choix d’implantation des industriels : stabilité politique, infrastructures modernes, accords de libre-échange étendus et proximité géographique avec l’Europe.
Toutefois, l’enquête met aussi en lumière certaines fragilités persistantes. Plus d’un tiers des entreprises industrielles déclarent avoir rencontré des difficultés d’approvisionnement en matières premières, principalement d’origine étrangère.
Cette dépendance souligne l’importance stratégique de développer davantage de chaînes de valeur locales et régionales afin de réduire l’exposition aux chocs extérieurs. Ce qui suppose l’éclosion de nouveaux métiers et de nouvelles filières donc des écosystèmes d’entreprises qui sont synonymes d’investissements et de création d’emplois.
Les défis de la transition productive
D’un autre côté, et au-delà des évolutions conjoncturelles, les prochaines décennies seront déterminantes pour l’industrie mondiale. Plusieurs impératifs structurants s’imposent désormais aux systèmes productifs.
Le premier concerne la transition énergétique. L’industrie se trouve être l’un des secteurs les plus énergivores et l’un des principaux émetteurs de carbone. Dans un contexte où les réglementations environnementales se renforcent, notamment sur les marchés européens, la compétitivité industrielle dépendra de plus en plus de la capacité à produire avec une énergie propre et décarbonée.
Sur ce terrain, le Maroc dispose d’un avantage stratégique potentiel grâce à ses investissements massifs dans les énergies renouvelables et bientôt dans l’hydrogène vert. L’essor du solaire et de l’éolien pourrait progressivement offrir à l’industrie nationale un accès à une énergie plus verte, un facteur qui deviendra crucial dans les années à venir.
La question hydrique constitue l’autre défi majeur. L’industrie, tout comme l’agriculture, est fortement dépendante de la disponibilité de l’eau. Dans un contexte de stress hydrique structurel aggravé par le changement climatique, la gestion rationnelle de cette ressource deviendra un élément central de toute stratégie industrielle durable.
Enfin, la pression croissante en faveur d’une production écoresponsable transforme profondément les modèles et standards industriels. Traçabilité des chaînes d’approvisionnement, réduction de l’empreinte carbone, économie circulaire et efficacité énergétique deviennent progressivement des critères déterminants pour accéder aux marchés internationaux.
Une trajectoire à consolider
Les anticipations des chefs d’entreprise pour le premier trimestre 2026 demeurent globalement positives, avec une progression attendue de la production manufacturière et une hausse de l’activité dans la construction.
Ces perspectives confirment que l’économie productive marocaine continue de progresser dans un environnement mondial incertain. Mais elles rappellent également que la transformation industrielle est un processus de long terme qui exige des investissements constants, une adaptation continue et une vision stratégique claire.
La capacité du Maroc à consolider son positionnement dans les nouvelles chaînes de valeur mondiales dépendra largement de sa faculté à relever simultanément plusieurs défis : renforcer l’intégration industrielle locale, accélérer la transition énergétique, gérer durablement les ressources hydriques et inscrire sa production dans les standards environnementaux internationaux.
Autrement dit, l’industrie marocaine est engagée dans une mutation profonde. Les indicateurs conjoncturels actuels en donnent un aperçu encourageant. Mais c’est surtout la manière dont le pays abordera les grandes transformations productives des prochaines décennies qui déterminera la véritable portée de cette dynamique.










