EconomieUne

L’Institut royal des études stratégiques en décrypte les enjeux : L’économie des seniors, un nouveau relais de croissance pour le Maroc

© D.R

La Silver Economy couvre à la fois les biens et services acquis directement par les seniors, les dépenses publiques engagées en leur nom dans les domaines de la santé et de la protection sociale ainsi que les effets induits sur les chaînes de valeur qui en découlent.

« Silver Economy » : L’Institut royal des études stratégiques (IRES) appelle à faire de la Silver Economy bien plus qu’un simple secteur économique émergent. Dans une récente analyse, l’Institut propose d’en faire un véritable levier de transformation des politiques publiques. Il y est recommandé notamment d’adopter une vision intégrée du vieillissement, de créer un marché solvable des services destinés aux seniors, d’orienter les investissements vers des modèles de prise en charge plus flexibles et adaptés au contexte marocain, et de stimuler un écosystème national d’innovation autour de l’« AgeTech ».

L’IRES met en lumière le concept de la Silver Economy et propose des pistes de réflexion au-delà d’un simple secteur économique. La Silver Economy ne doit plus être considérée comme un simple secteur économique émergent. Elle peut devenir un véritable cadre de référence pour repenser les politiques publiques en articulant les enjeux de santé, de protection sociale, d’emploi, d’innovation et d’aménagement du territoire autour de la transition démographique. Passer d’une logique sociale à une logique économique intégrée du vieillissement, créer un marché solvable des services aux seniors, orienter l’investissement vers des modèles intermédiaires à forte scalabilité, faire de la transition démographique un levier d’innovation locale… autant d’axes qui sont proposés dans le cadre de cette analyse.

Diagnostic

Désignée comme l’ensemble des activités économiques, publiques et privées, orientées vers la satisfaction des besoins et la mobilisation du pouvoir d’achat des personnes âgées de 50 ans et plus, la Silver Economy (ou l’économie des seniors) couvre à la fois les biens et services acquis directement par les seniors, les dépenses publiques engagées en leur nom dans les domaines de la santé et de la protection sociale ainsi que les effets induits sur les chaînes de valeur qui en découlent. Selon l’IRES, la Silver Economy revêt dans le contexte marocain « une importance croissante, bien que la population demeure encore relativement jeune comparativement aux économies européennes ou asiatiques. Néanmoins, les indicateurs démographiques montrent que le Maroc est engagé dans une transition rapide vers un vieillissement de sa population, sous l’effet combiné de la baisse de la fécondité et de l’augmentation de l’espérance de vie ». Et d’ajouter : « Les résultats du Recensement général de la population et de l’habitat de 2024 attestent de l’accélération de cette tendance. La proportion des personnes âgées de 60 ans et plus est passée de 9,4% en 2014 à 13,8% en 2024, soit un peu plus de 5 millions de personnes et une progression de 58,7% en une décennie, contre 33,3% la décennie précédente. L’indice synthétique de fécondité s’établit désormais à 1,97 enfant par femme, en deçà du seuil de remplacement des générations, tandis que l’espérance de vie à la naissance a atteint 77,2 ans en 2024. Cette évolution est plus rapide que ne l’anticipaient les projections du Centre d’études et de recherches démographiques établies en 2018, qui ne prévoyaient un indice de fécondité de 1,8 enfant par femme qu’à l’horizon 2050, un niveau déjà atteint en milieu urbain dès 2024 ». En se référant aux nouvelles projections du HCP, l’IRES précise : «Les personnes âgées deviendraient plus nombreuses que les jeunes de moins de 15 ans dès le début des années 2040 et représenteraient 22,9% de la population en 2050, soit près de 10 millions de personnes, traduisant un rétrécissement de la base de la pyramide des âges et une accélération du processus de vieillissement. Ainsi, le Maroc se retrouve désormais dans une phase de post-dividende démographique, où les bénéfices liés à une population active abondante tendent à s’estomper. Elle constitue, toutefois, une fenêtre d’opportunité stratégique, permettant d’anticiper les effets du vieillissement avant qu’ils ne deviennent contraignants. Dans cette perspective, la Silver Economy apparaît comme un levier, à la fois pour adapter les politiques publiques et pour diversifier le tissu économique ».

Potentiel

Sur le plan économique, les projections de la Direction des études et des prévisions financières (DEPF) mettent en évidence un potentiel de marché significatif. « Les dépenses de consommation des personnes âgées de 60 ans et plus, estimées à environ 53 milliards de dirhams en 2014, pourraient dépasser 640 milliards de dirhams à l’horizon 2050, correspondant à une croissance annuelle moyenne proche de 7%. Cela pourrait générer un surplus de croissance d’environ 0,6 point de PIB par an, soit près de 18 milliards de dirhams de valeur ajoutée supplémentaire chaque année. A cet horizon, les seniors représenteraient plus de 22% de la consommation totale contre 13,4 % en 2014 », souligne la même source notant que ces perspectives traduisent l’émergence de nouveaux secteurs économiques, notamment dans les domaines de la santé (soins de longue durée, services à domicile), de l’habitat adapté (résidences seniors, maintien à domicile) et des services financiers (épargne, assurance, retraite). Toutefois, le développement de cette économie demeure à ce stade limité. « L’offre reste fragmentée, souvent portée par des initiatives privées ou familiales et demeure peu accessible à une large partie de la population », indique la même source rappelant que près de huit personnes âgées sur dix ne bénéficient pas d’une couverture retraite, avec un écart de genre marqué puisque 33,6% des hommes âgés perçoivent une pension contre seulement 6,7% des femmes.
Pour l’IRES, les transformations sociales en cours renforcent ces défis. « L’urbanisation rapide, la réduction de la taille des ménages et l’évolution des structures familiales tendent à affaiblir les mécanismes traditionnels de solidarité intergénérationnelle, historiquement centraux dans la prise en charge du vieillissement. Dans ce contexte, le développement d’une Silver Economy structurée apparaît comme une nécessité pour compléter les solidarités familiales par des services formalisés et accessibles », précise la même source. A noter que sur le plan institutionnel, le Conseil économique, social et environnemental recommande d’accélérer la mise en œuvre du Plan national pour le vieillissement actif (2023–2030), d’adopter un cadre juridique dédié aux droits des personnes âgées et de déployer une offre intégrée de services. Il s’agit de transformer le vieillissement démographique en levier de croissance économique et d’inclusion sociale, en s’inspirant des expériences internationales tout en les adaptant aux spécificités nationales.