Recevez mes meilleures dispositions

Recevez mes meilleures dispositions

Vous ne savez pas combien notre administration est attachée au bonheur de la jeunesse. Elle veut à tout prix faire son bonheur que cela est devenu une vraie obsession nationale. Et, quand je dis une obsession nationale, je pèse bien mes mots. Je n’ai pas dit stratégie, choix, priorité ou engagement. Je laisse ça aux fonctionnaires. Non, j’ai dit obsession, c’est-à-dire comme dit le dico, l’état d’une personne qu’un démon obsède, ou idée, image, mot qui s’impose à l’esprit de façon répétée et incoercible. C’est presque une hantise.
Sur le terrain, les effets de cette obsession peuvent être graves et dangereux. Imaginez un fonctionnaire, à qui on propose un pot-de-vin pour libérer un investissement mis sous un coude opportun ou un projet industriel enterré vivant pour l’amour du travail bien fait, dire : «Non, je refuse ces pratiques condamnables du passé (celles du passé sont toujours condamnables, c’est plus facile), je ne veux pas de ce maudit pot-de-vin, expression diabolique de l’ancien concept de l’autorité et manifestation des années d’or alors que le plomb était si bon marché. Je suis carrément et littéralement obsédé par la jeunesse de mon pays que j’ai envie de servir d’abord le premier.»
Oui, messieurs-dames, notre administration est aujourd’hui plus que jamais obsédée par la jeunesse qu’elle veut servir. Elle est à sa disposition, comme dit un banquier inspiré quand il veut vous faire savoir que vous avez été viré. Le montant est disponible, dit-il toujours avec tristesse. Car un montant disponible pour vous l’est moins à l’évidence pour lui, et cela le chagrine. Il ne dit pas, car ça fait mal: «Le fric est là, ton pognon a fini par arriver», ou : «C’est fait, tes trois sous sont là». Non, il dit : «Le montant est à votre disposition», comme l’administration est aujourd’hui à la disposition de la jeunesse. N’est-ce pas merveilleux ?
Vous voulez un exemple. Bien, je vous en donne un. L’administration au service de la jeunesse offre 30 000 emplois dans des bateaux croisière aux jeunes Marocains par le trichement (ouais, j’ai oublié le u et alors ?) de la Société émiratie Al Najat Shipping LLC. C’est fabuleux. En clair, l’ANAPEC, une sacrée auberge de jeunes, met à la disposition de la jeunesse marocaine, qui va bien sûr en disposer, 30 000 emplois de rêves paradisiaques à condition que ces jeunes, qui ne sont plus 30 000 pour le coup mais près de 80 000, mettent à leur tour à la disposition d’une clinique bien disposée 900 dh par tête de pipe. Cela fait un joli montant, comme dirait notre banquier de tout à l’heure. Tout le monde est disposé.
L’ANAPEC en premier. Elle met son ministre de tutelle dans de bonnes dispositions électorales même si son directeur lui-même est actuellement un peu indisposé. Les jeunes, eux, sont bien disposés à avoir un emploi à l’étranger qui coûte 50 fois moins cher que la location d’une patera. Et tout le monde est content.
À ce rythme-là, compte tenu de ces bonnes dispositions de l’administration à l’égard de la jeunesse, il n’y aura plus de jeunes, et les problèmes qui vont avec, au Maroc. Des ponts aériens, des trains spéciaux, des charters de l’emploi disperseront notre jeunesse vernie et joyeuse partout dans le monde.
Tout le monde aura un emploi grâce à l’ANAPEC. Il ne nous restera plus qu’à dissoudre cette agence qui aura perdu si rapidement et si généreusement son objet. Mais alors, sachant qu’un boucher dîne toujours de navets, qui trouvera un job à l’ex-directeur de l’ANAPEC? Personne. À notre sens, il serait bien disposé de partir le premier, si départ il y a. C’est une question de crédit, car le sien est bel et bien épuisé.

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