Tragédie
La mer n’a pas seulement englouti deux vies. Elle a également révélé la mécanique implacable d’un trafic où l’espoir se monnaie et se paie parfois au prix fort.
Par une nuit sombre sur les côtes rocheuses de la commune d’Imzouren dans la province d’Al Hoceima, un canot pneumatique surchargé prenait le large, emportant avec lui des rêves d’Europe. À son bord, de jeunes hommes qui avaient tout misé sur cette traversée périlleuse, ayant versé jusqu’à trente mille dirhams pour acheter un espoir qui allait se transformer en tragédie.
Surpris par des vagues déchaînées, les passagers du canot se sont retrouvés à la merci des flots. Le pilote, premier à sentir le danger, avait pris la fuite, abandonnant lâchement sa cargaison humaine aux caprices d’une Méditerranée en furie. Pris de panique, les candidats à l’émigration clandestine avaient sauté à l’eau. Certains, plus chanceux ou plus vigoureux, avaient réussi à rejoindre le rivage à la nage, le souffle court et le corps épuisé. Deux d’entre eux, en revanche, n’avaient pas eu cette chance. Leurs corps, engloutis par les profondeurs, ont été plus tard rejetés par la mer sur le rivage, près de la région d’Inouaren, témoin silencieux d’un drame humain.
Ce sont les éléments de la Marine Royale qui avaient fait découvert les cadavres et le canot pneumatique, non loin des côtes d’ Imzouren. L’alerte a été immédiatement donnée à la brigade de la Gendarmerie Royale d’Imzouren, qui a ouvert une enquête. Les investigations, méthodiques et minutieuses, allaient progressivement démanteler un réseau de passeurs qui prospérait dans l’ombre, se nourrissant de la détresse et des illusions de ceux qui rêvaient d’une vie meilleure de l’autre côté de la mer.
Trois jeunes hommes ont été arrêtés. Devant les enquêteurs, puis devant le parquet général et ensuite devant le juge d’instruction à la Cour d’appel d’Al Hoceïma, leurs versions étaient divergentes, chacun cherchant à minimiser son rôle dans cette affaire. Les deux premiers se sont efforcés de se présenter comme de simples victimes, des candidats à la migration vers l’eldorado qui ont eux-mêmes été bernés. Ils ont pointé du doigt le troisième, le décrivant comme l’intermédiaire qui les avait mis en contact avec un certain El Hadj, l’organisateur des traversées, toujours en fuite. Une somme de trois mille dirhams avait été convenue pour ce voyage vers l’inconnu, un montant qui représentait pour beaucoup de ces candidats à l’exil des années d’économies, parfois empruntées à la famille ou aux voisins. Mais les dénégations des trois suspects ne faisaient pas le poids devant la force des preuves. Tout au long de la procédure judiciaire, les témoignages des survivants, les procès-verbaux de la gendarmerie et les éléments matériels du dossier ont tissé une toile dont il leur est impossible de s’échapper. Les confrontations avec les témoins, les interrogatoires croisés et les recoupements des déclarations ont conclu à leur culpabilité.
Après les délibérations, les trois magistrats de la chambre criminelle de première instance de la Cour d’appel d’Al Hoceïma ont condamné chacun des trois mis en cause à dix ans de réclusion criminelle.









