Faits-Divers

Le guérisseur aux deux visages

© D.R

Charlatanisme
Elle consultait médecin après médecin, mais aucun diagnostic n’a été posé. Une rencontre dans une salle d’attente l’a orientée vers un guérisseur censé la délivrer de ses maux. Pendant deux ans, elle s’est soumise à des séances d’exorcisme, aveuglée par l’espoir. Jusqu’au jour où elle a découvert sur son sous-vêtement la preuve de ce qu’elle refusait de voir. Derrière l’homme de foi se cachait un prédateur, déjà condamné pour attentat à la pudeur sur une mineure.

L’origine de son mal lui échappait. Elle a été consultée par plusieurs médecins, aucun n’a su percer le mystère de ses souffrances. Les migraines la tenaillaient sans répit, les cauchemars la dévoraient chaque nuit, et le sommeil, ce précieux allié, se dérobait à elle obstinément. Les traitements s’étaient pourtant accumulés sur sa table de chevet, prescrits les uns après les autres par des praticiens de plus en plus spécialisés, mais son état, loin de s’améliorer, déclinait de jour en jour, comme un tissu que l’on voit s’effilocher sans pouvoir l’arrêter. Dans l’attente interminable d’une consultation, une femme croisée dans un cabinet médical l’avait abordée avec une assurance déconcertante. Cette inconnue lui avait glissé, comme on confie un secret, que son cas ne relevait pas de la médecine ordinaire.

Elle lui a relaté l’expérience de plusieurs femmes de son voisinage, des amies, des proches, toutes ayant traversé le même calvaire avant de trouver la délivrance auprès d’un fkih, guérisseur traditionnel, dont elle lui avait remis l’adresse sur un bout de papier. Rentrée chez elle, elle avait évoqué cette rencontre avec son mari. Elle espérait qu’il l’accompagnerait chez cet homme. Il avait refusé, préférant qu’elle se fasse conduire par sa mère. Elle s’y était résignée et, le lendemain, les deux femmes ont frappé à la porte du guérisseur. L’homme les avait reçues dans une pièce enfumée. Il avait longuement posé son regard sur elle, déchiffrant son visage comme on déchiffre un ancien texte, tout en marmonnant des paroles que personne ne pouvait comprendre. Puis il avait rendu son verdict, d’une voix sans appel : des djinns l’avaient prise pour esclave depuis des années, et c’étaient eux qui la rongeaient de l’intérieur. La seule issue, avait-il décrété, était de se soumettre à des séances d’exorcisme.

Il lui faudrait de la patience, beaucoup de patience. Elle s’était pliée à ses exigences. Elle s’y rendait désormais seule, comme il le lui avait imposé. Le rituel ne variait jamais, des versets coraniques entremêlés d’incantations obscures, puis une quantité d’encens si épaisse qu’elle la faisait sombrer dans l’inconscience. À la fin de chaque séance, elle glissait quelques billets de banque. Un mois est passé. Puis deux. Son corps ne montrait aucun signe de guérison, mais elle s’accrochait à l’espoir comme à une corde. Plus d’une année s’est écoulée ainsi, rythmée par ces visites qui n’apportaient rien sinon l’épuisement et la ruine… Jusqu’à ce matin où, en s’habillant, elle a découvert sur son sous-vêtement des traces qui n’ont laissé aucun doute. Le voile de l’illusion s’est déchiré brutalement.

Elle s’est confiée à son frère, qui a alerté immédiatement son époux. La plainte a été déposée sans attendre auprès des services de la police judiciaire de Casablanca. Le guérisseur a été interpellé et placé en garde à vue. Devant les enquêteurs, il a reconnu avoir eu des relations sexuelles avec elle, soutenant pour sa défense qu’elle y avait consenti et qu’elle était même devenue amoureuse de lui. Elle a opposé à ces accusations un démenti catégorique.
Les investigations ont révélé par ailleurs que l’homme avait déjà été condamné par le passé pour attentat à la pudeur sur une mineure. L’affaire a pris alors une tournure plus sombre encore. Traduit devant le parquet général près la Cour d’appel de Casablanca, il a été poursuivi pour viol et escroquerie.
Devant la Cour de la chambre criminelle, il a nié les charges retenues contre lui. Mais, la jeune femme, mère d’une famille, qui s’est retrouvée soutenue par son mari, a confirmé ses déclarations consignées dans le procès de son audition.
Verdict : jugé coupable, le guérisseur-violeur a été condamné à cinq ans de réclusion criminelle.