Plus de trois cents Espagnols dont des journalistes, des universitaires, des médecins, des écrivains, des fonctionnaires et des artistes sont mobilisés depuis des années pour défendre un citoyen marocain. Jamais, dans l’histoire de l’Espagne, un Marocain n’a aussi fait l’unanimité autour de lui. Pourtant, il n’est ni un militant des droits de l’Homme ni un politique expatrié.
Il s’agit tout simplement d’un immigré qui est victime d’une grave erreur judiciaire dont il continue à souffrir et qui a transformé sa vie en cauchemar.
Ahmed Tommouhi, natif de Nador, avait quarante ans lorsqu’il est arrivé en Espagne, en 1988, pour y travailler en tant que saisonnier dans la récolte des fruits dans la région de Girona. Marié et père de trois enfants, deux filles et un garçon, il a décidé de s’installer définitivement en Espagne afin de subvenir aux besoins de sa petite famille qu’il avait laissée au Maroc dans sa ville natale.
Le 9 novembre 1991, il débarque à Terrassa, une petite localité de la région de Barcelone, où, selon des compatriotes, il y avait beaucoup de chantiers de construction ce qui lui permettrait, lui qui était un maçon confirmé, de trouver un emploi très facilement.
Arrivé à Terrassa, il s’installe dans une pension de la ville en compagnie d’un autre Marocain et commença dès le lendemain à chercher un emploi. Ce qui ne fut pas difficile puisque le même jour, il sera engagé en tant que maçon auprès d’une entreprise catalane de construction.
En cette époque, la police de Barcelone ainsi que celles des localités avoisinantes étaient sur le qui-vive à cause d’une série de viols et d’agressions sexuelles perpétrés contre des jeunes femmes et des jeunes filles mineures. Dans leurs déclarations devant la police, les victimes affirmaient avoir été agressées par deux individus d’aspect maghrébin qui s’adressent à elles en espagnol mais parlant entre eux une langue étrangère.
Cette série de viols avait commencé le 5 octobre 1991 et avait continué avec des agressions enregistrées le 31 octobre et les 3, 4, 5,7 ainsi que le 9 novembre, jour d’arrivée de M. Tommouhi et son copain à Terrassa. Les viols se multipliaient et la police, qui était incapable d’arrêter les deux agresseurs, commençait à être critiquée pour son incapacité à arrêter les criminels. Malgré la mobilisation policière, les agresseurs parviennent à commettre jusqu’à trois viols le même jour avec à peine quelques heures d’intervalle. Leur modus operandi est simple. Ils surprennent leurs victimes dans une région isolée, les menacent avec un pistolet assomment le compagnon de la victime et la violent. Ensuite, ils s’évadaient à bord d’une Renault 5 volée ayant une fausse immatriculation. En quelques jours seulement, les plaintes déposées avaient dépassé la dizaine.
Malgré le fait que les crimes aient été commis dans différentes localités, les descriptions fournies par les victimes coïncidaient ce qui fit conclure à la police qu’il s’agissait des mêmes agresseurs et qu’ils étaient d’origine maghrébine. Seule une victime qui a été violée dans un arrêt de bus illuminé déclarera à la police que ses violeurs étaient plutôt des Gitans. Un détail que les policiers chargés de l’enquête ne tiendront pas en compte.
Le 11 novembre, en passant en revue la liste des clients d’une pension de la ville de Terrassa, un inspecteur de police tombe sur les noms d’Ahmed Tommouhi et de son compagnon de chambre. Il fit aussitôt le lien entre leur date d’arrivée et le viol commis dans cette ville qui coïncidaient parfaitement. Aussitôt, les deux Marocains sont arrêtés et conduits au commissariat de police pour interrogatoire. Et bien que les deux n’avaient aucun antécédent judiciaire et qu’ils étaient en situation régulière en Espagne, on les soupçonna immédiatement d’être les deux individus recherchés étant donné que M. Tommouhi correspondait au descriptif fourni par certaines victimes.
Défilant devant l’une des victimes, Tommouhi est identifié comme l’un des agresseurs et il est officiellement poursuivi par la justice comme étant l’un des violeurs en série dont les crimes défrayaient les chroniques. Ce qui n’est pas le cas pour l’autre Marocain, qui sera relâché pour faute de preuves.
Mais, la police ne tardera pas à trouver celui qu’elle désignera comme le complice de M. Tommouhi. Il s’agit évidement d’un autre Marocain. Il s’appelle Abderrazak Mounib. Il a 39 ans, marié et père de quatre enfants et il vivait avec sa famille dans la capitale catalane depuis seize ans. Arrêté à Barcelone, il sera transféré à Terrassa où il sera reconnu à son tour par l’une des victimes de viols. M. Mounib déclarera aux enquêteurs qu’il souffre d’une atrophie génitale qui l’empêchait d’avoir une érection et ce depuis plusieurs mois exigeant ainsi un examen médical afin de prouver son innocence. Aucune suite ne sera donnée à sa demande. Ce n’est qu’en février 1992, qu’une expertise médicale confirmera ses déclarations. Mais, les juges n’en tiendront pas compte.
Aussi, et malgré le fait qu’aucun lien n’ait été établi entre Ahmed Tommouhi et Abderrazak Mounib, les deux hommes seront condamnés à dix-huit ans de réclusion criminelle.
Poursuivis au début pour onze viols, seules trois affaires seront retenues par les enquêteurs, puisque des preuves matérielles de leur innocence dans les huit autres cas ont contraint la police à se rétracter.
Les deux Marocains n’avoueront jamais les crimes pour lesquels ils ont été condamnés. D’ailleurs, de nouveaux éléments surgiront quelques années plus tard et confirmeront leur innocence. Pourtant, leur cas ne sera jamais révisé.
Ainsi, en 1995, une nouvelle série de viols et d’agressions sexuelles perpétrées dans les mêmes conditions a été enregistrée dans la région catalane. Il s’agissait de deux individus parlant entre eux une langue étrangère et opérant de la même manière utilisée dans la vague d’agressions de 1991 pour laquelle Tommouhi et Mounib ont été condamnés.
Les différentes pistes suivies par les enquêteurs conduisent à l’arrestation d’un individu espagnol ayant une grande ressemblance physique avec M. Tommouhi (voir photos page 4). Il s’agit d’un Gitan répondant au nom de Garcia Carbonell qui parle, outre l’espagnol, la langue dite "calo" utilisée par les Gitans.
Ayant à son actif plusieurs antécédents judiciaires notamment des viols, des agressions sexuelles et des attaques à main armée, Carbonell reconnaîtra devant les juges les crimes dont il a été accusé. Mais, la police ne l’interrogera jamais sur les affaires attribuées aux deux immigrés marocains. Les pourvois en cassation présentés par ces derniers ne seront jamais retenus malgré l’apparition de plusieurs éléments nouveaux les innocentant.
Cette situation a conduit certains journalistes et des défenseurs des droits humains espagnols à créer un comité de soutien pour demander à la justice espagnole de rouvrir le dossier afin de permettre aux deux citoyens marocains de prouver leur innocence et de recouvrer ainsi la liberté et la dignité.
Entre temps, Abderrazak Mounib décède, en avril 2000 dans la prison civile de Barcelone, des suites d’un infarctus. Le comité poursuivra ses efforts en faveur d’une révision du procès d’Ahmed Tommouhi.
Malgré cette mobilisation, ce dernier est toujours en prison. Pourtant, plusieurs personnalités politiques et plusieurs organismes officiels demanderont qu’il soit amnistié. Ce fut le cas de certains députés du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) lorsqu’il était dans l’opposition. La demande d’amnistie a aussi été présentée par le Défenseur du peuple et même par le Procureur général espagnol. Mais, toutes ces demandes traînent depuis plus de six ans au ministère de la Justice et ce malgré l’arrivée des socialistes au pouvoir. S’agissant des responsables marocains, aucune intervention en faveur de M. Tommouhi n’a été enregistrée.
Aujourd’hui, après avoir passé quatorze ans en prison, il refuse de bénéficier des mesures de grâce qu’offre le système judiciaire espagnol car, même si cela lui permettrait de recouvrer la liberté, il sera toujours considéré comme un délinquant.
Le comité de soutien composé de plusieurs centaines d’intellectuels et de militants des droits de l’Homme continue à militer pour qu’il soit amnistié et que l’injustice judiciaire commise à l’encontre de M. Tommouhi soit réparée.









