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Éditorial : La tentation obscure

Le parti de la justice et du développement (PJD) et Forces Citoyennes (FO) ont organisé samedi 22 mai à Casablanca une conférence sur l’accord de libre-échange Maroc-Etats-Unis. Plus que le sujet de débat, c’est la proximité entre ces deux formations incompatibles sur le plan idéologique qui est intéressante. Quelle mouche a piqué Abderrahim Lahjouji pour animer un séminaire conjoint avec Saâd Eddine Al Othmani ? D’un côté, un ex-patron des patrons acquis à la philosophie libérale et de l’autre un islamiste bon chic bon genre dont l’idéologie est basée sur l’islamisation progressive de la société.
Qu’ont-ils de commun qui puisse les rapprocher au point de se produire en public comme un couple qui file le parfait amour? A première vue, rien. Et c’est tout le problème.
Faut-il déceler dans cet acoquinement pour le moins insolite une quelconque arrière-pensée opportuniste de la part du patron des FO ? Fréquenter le nouveau PJD serait une manière de se positionner si des fois ce dernier- on ne sait jamais- deviendrait demain un parti de gouvernement. C’est la première hypothèse qui vient à l’esprit.
En fait, Abderrahmane Lahjouji va encore plus loin en affirmant que le PJD actuel sous les traits sympathiques de M. Al Othmani s’est débarrassé de ses pulsions extrémistes et qu’il a retrouvé de ce fait une essence de bon aloi. C’est une déclaration d’amour qui a au moins le mérite de la clarté. Mais il ne reste plus à l’intéressé, dont la formation, il est vrai, ne pèse pas lourd sur l’échiquier politique après ses derniers déboires législatifs, qu’à se reconvertir dans l’islamisme en assumant son nouveau choix.
A y regarder de plus près, Abderrahmane Lahjouji n’est pas un cas isolé. Nombre de chefs de partis éprouvent la même attirance envers le PJD. On a vu cela en direct lors de la dernière prestation télévisée de M. Al Othmani sur la première chaîne à l’émission “Hiwar“ : les invités, un aréopage et non des moindres de ministres, d’hommes d’affaires et de figures politiques, étaient suspendus aux paroles de l’orateur qu’ils buvaient comme un élixir. Pas un seul signe de désaccord ou un souffle de contrariété sur les visages. Tous confits d’admiration.
Ainsi va la classe politique marocaine . En mal de discours construit et de réflexion dynamique sur le pays, frappés d’une indigence intellectuelle profonde, incapable d’être une force de proposition crédible, absents des débats de l’heure qui agitent la société, les partis classiques ont du mal à exister et à faire entendre leurs voix. Dans ce désert immense et ce silence assourdissant, le PJD est seul sur le terrain, exploitant ce vide politique sidérant pour construire et propager une idéologie certes séduisante d’apparence mais dangereuse dans le fond. Résultat : la classe politique marocaine, au moment où elle a pour la première fois l’occasion de faire vivre la démocratie qu’offre le Maroc nouveau, en est réduite pour se maintenir et garder éventuellement ses privilèges du Maroc ancien à la tentation misérable de lier son destin aux marchands de l’illusion et de la démagogie. Triste réalité.

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