ALM : Est-il légitime de s’inquiéter de l’accès au pouvoir du PJD, parti à référentiel islamique, et l’impact que cela peut avoir sur le paysage culturel?
Nabil Ayouch : Le PJD est un parti qui a par le passé pris un certain nombre de positions étranges à l’encontre de l’art et de la culture. Il a critiqué des films, demandé leur interdiction et dénoncé à plusieurs reprises l’organisation de festivals qu’il qualifie de lieux de débauche, condamnant les artistes qui s’y produisent. Mais il faut savoir que c’est un parti qui comprend divers courants plus au moins modérés. J’espère que ce genre d’attitudes hostiles qu’ont eues ses membres lorsqu’ils étaient dans l’opposition disparaîtra. Ceci bien qu’il trouve écho chez une partie de sa base et une minime partie de son électorat. Maintenant que le PJD est au pouvoir, les réactions de ses membres devraient être plus mesurées et responsables. Par ailleurs, il faut faire preuve de sérénité et ne pas agiter l’épouvantail du PJD et son référentiel islamique. 99% des Marocains sont des musulmans.
Certains appellent à la promotion d’un «art propre» qui obéit aux règles de la religion…
L’art en général ne peut être conforme à des lois strictes ou un référentiel religieux, parce que qui dit art dit liberté. L’artiste s’exprime comme il le veut. Le seul devoir qu’il a c’est de dire ce qu’il sent, ce qu’il pense. Je ne fais pas partie des gens auxquels le PJD fait peur. L’accès au pouvoir de ce parti est l’émanation de la volonté populaire. Et j’attends du PJD élu qu’il n’interfère pas dans la liberté des gens et des créateurs. Mais je reste extrêmement vigilant, on peut compter sur nous, artistes, pour monter au créneau dès qu’il y a une tentative de réduire notre champ de liberté. Le Maroc a fait des progrès en ce qui concerne la liberté d’expression. On ne laissera pas faire de pas en arrière. Mais pour l’instant on ne veut pas être dans un esprit de confrontation avant l’heure.
Quelles sont vos attentes du PJD ?
Les attentes que j’ai ne sont pas envers le PJD, car ce dernier ne gouvernera pas seul, mais à l’adresse du gouvernement tout entier. Les Marocains attendent le prochain Executif dans des chantiers qui concernent la justice sociale, l’éducation. Et les responsables du PJD le savent. Ce serait une faute pour ce parti de s’attaquer à tout ce qui a lien avec l’idéologie. J’ose espérer que le PJD ne tombera pas dans ce piège. Et puis ses responsables savent qu’ils sont observés aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur. Par ailleurs, il faut qu’il y ait une véritable politique culturelle, car le Maroc a manqué de cela depuis l’indépendance. Il y a de grands hommes de culture dans ce pays, il faut élaborer avec eux une vision approfondie valorisant notre identité, nos traditions et notre modernité, notre diversité. Il faut qu’il y ait des espaces de diffusion et de création, des maisons de jeunes et promouvoir la culture des Marocains dès l’école.
Qu’en est-il de votre mission au sein du Conseil économique et social ?
Les commissions du CES travaillent d’arrache-pied sur les différents chantiers qui leur sont dévolus et ce, avec des résultats concrets. Il s’agit d’une intelligence collective en pleine action. De mon côté, je suis membre de la commission culturelle et des nouvelles technologies. Je viens de présenter un rapport détaillé fait avec la contribution de plusieurs professionnels concernant la lutte contre le piratage, la dégradation et l’absence des salles de cinéma et de spectacle. Mais, on attend pour l’instant la formation du gouvernement pour présenter ces travaux aux ministères de tutelle dont on n’attend pas que des mots mais des actes. Parce que le CES est un relais de l’opinion publique, une caisse de résonance vis-à-vis du gouvernement. n









