Incontestablement et pour user du langage de la communication marchande de nos jours, l’opération «Instance Équité et Réconciliation», depuis son installation jusqu’à la publication de son rapport définitif, aura été un extraordinaire outil de dépoussiérage de l’image du Maroc dans le monde. Après avoir décroché dans l’imaginaire collectif local et international la palme de l’horreur avec la prison de Tazmamart et ses dérivés sécuritaires, le Maroc est en train de livrer aujourd’hui une concurrence symbolique à l’historique expérience sud-africaine qui, en 1994, avait lancé la légendaire «commission vérité et réconciliation» qui allait mettre fin en douceur à des décennies de souffrances raciales. Apartheid là-bas, années de plomb ici. Aujourd’hui, au delà des communiqués officiels au ton étrangement laudateur qui ont salué, de Londres à Washington, en passant par Paris, les aspects novateurs de cette révolution tranquille marocaine,lesquels uniquement auraient suffi au bonheur officiel marocain, le vrai changement de perception est l’œuvre chez les faiseurs d’opinions. Il n’y a pas un éditorial ou une tribune libre écrite dans la grande presse américaine et européenne sur la nécessaire démocratisation du monde arabe sans un détour de louanges par la station Maroc pour souligner l’originalité de la démarche, l’efficacité du processus et l’exceptionnel courage de situation. Pour mesurer le chemin parcouru, le souvenir est encore frais dans les mémoires quand le Maroc et les Marocains semblaient éternellement abonnés à la rubrique violation des droits de l’Homme, disparitions mystérieuses, torture froide et raffinée. A cette récente époque, les Marocains faisaient les belles pages des rapports annuels d’Amnesty international, de Human Rights Watch ou du département d’État américain sur l’état des droits de l’Homme dans le monde. Pour tenter d’atténuer les effets ravageurs de cette situation, les autorités marocaines étaient astreintes à des liaisons dangereuses et à des amitiés aussi coupables que coûteuses.
Cet exploit marocain à la fois politique et de communication a été réalisé malgré de nombreux handicaps qui auraient pu le plomber à jamais. Durant la période de couvaison et d’éclosion de ce projet marocain, le label «Maroc» a été malmené avec une violence dont l’actualité a le secret : De nombreux attentats terroristes, qui ont essaimé à travers le monde, ont montré l’existence de Marocains à des postes de conception et d’exécution au sein de ces réseaux de la terreur globalisée. Devant ce constat, certaines voix, et non des moindres, se sont cru autorisées de formuler cette interrogation assassine : «le Maroc n’est-il pas devenu un pays producteur de terroristes et donc une menace sérieuse pour la sécurité internationale?» Interrogation qui cachait à peine une tendance diabolique à «talibaniser» la société marocaine.
L’autre cliché qui menace de faire fondre la réputation du Maroc provient des ses frontières du Nord avec l’Europe. L’image d’Africains et de Maghrébins se jetant à corps perdus sur de sanglants barbelés et de mortelles barques pour atteindre l’eldorado européen n’ont pas, comme pressenti, suscité la compassion de l’étranger avec un pays, désarmé, envahi par le désespoir et la misère africaine. Elle a plutôt servi de prétexte et d’argument à des plaidoyers réquisitoires sur les raisons profondes qui poussent des Marocains dans la fleur de l’âge à risquer la plus horrible des morts pour éviter une «vie marocaine».
Dans les deux cas de figures (terrorisme international et immigration sauvage) le Maroc est pressé d’apporter des solutions aussi efficaces et aussi révolutionnaires que celles qu’il s’applique à mettre en œuvre pour pacifier les esprits et stabiliser les cœurs après une période de grandes turbulences.
Malgré tous ces handicaps, le Maroc semble tirer son épingle du jeu en termes de communication. Si sa réputation en matière d’ouverture politique et d’Etat de droit est encore loin de satisfaire les standards européens, il paraît prendre une longueur d’avance sur l’ensemble des pays arabes. Sa propension à examiner sans complexe les tabous et les horreurs de son histoire, sa détermination à entamer une nouvelle page ornée de décisions aussi courageuses qu’originales, comme les changements apportés à la Moudaouana qui régit le statut des femmes marocaines, fait du Maroc un cas à part, le seul vrai pays où un activisme de circonstances est à l’œuvre pour façonner le nouveau visage d’un pays ou d’une société. Dans l’espace arabe verrouillé par un cadenas à double fermeture, ou le religieux institutionnel ou le militaire oppressif, le Maroc paraît comme un îlot dynamique et novateur. Vues de l’extérieur, les limites contestables et les scories indésirables de cette expérience marocaine paraissent sinon invisibles du moins secondaires. Seule émerge la volonté d’un pays d’assainir son passé pour mieux construire son avenir. L’originalité est d’autant plus grande que la démarche est volontaire. Tandis que sous d’autres cieux, le rouleau compresseur américain est à l’œuvre avec des résultats variables. Raidissement du pouvoir en Égypte, faillite des structures en Irak, indifférence ironique en Arabie Saoudite, fuite en avant du régime en Syrie. L’image du Maroc, ces dernières années, a été bonifiée et sculptée à nouveau avec autant d’efficacité et de savoir-faire que ce travail n’est pas l’œuvre de spécialistes retors de la communication ou de lobbyistes acharnés. Contrairement à quelques prétentions, elle n’a pas été non plus réfléchie à l’ombre, de manière conspiratrice, par quelques «spin doctors» marocains plus malins que les autres. Elle paraît être le fruit d’actes et de décisions majeurs pris par le pouvoir politique et qui avait la chance de rencontrer une conjoncture internationale favorable à l’ouverture politique des société arabes et à la décalcification des gants de fer qui les gouvernent.
• Par Mustapha Tossa
Rédacteur en chef-adjoint
de Radio Monte Carlo









