Baisse des prix des médicaments : L’arbre qui cache la forêt…

Baisse des prix des médicaments : L’arbre qui cache la forêt…

Parmi les officines visitées, les témoignages sont poignants. Le malaise est réel. Les mots «ruptures de stocks» sont sur toutes les lèvres des vendeurs en officine rencontrés. Les faits sont têtus. Au quartier Gauthier, plus exactement à la pharmacie Camélia, l’ouverture de l’après-midi est très calme.

Le vendeur essaie d’afficher un sourire à la question de savoir comment se déroule son quotidien après l’annonce effective de la baisse des médicaments. Après avoir cassé la glace et mis en confiance, le vendeur se lâche : il y a des ruptures de stocks car les fournisseurs, en l’occurrence les répartiteurs, n’ont pas eu le temps nécessaire pour procéder aux modifications décrétées par le ministère de tutelle.

«Il fallait leur donner plus de temps s’agissant de 60 millions de boîtes à réétiqueter!», regrette-t-il. Au même moment, un client du quartier fait son entrée. Il demande furtivement une boîte de médicament et lui tend un billet de 100 DH, démontrant que l’achat est régulier.

Le vendeur, à son tour, prend la boîte et automatiquement la lui remet en lui annonçant avec un grand sourire que la boîte de Viagra demandée ne coûte plus que 50 DH au lieu de 92 DH. Une baisse de prix exceptionnelle, toutefois. Nous y reviendrons, lors de la seconde visite, quelques kilomètres plus loin à la pharmacie Oliveri, rue Othmane Bnou Affane.

Quant à l’employé de la pharmacie Camélia, son souci est majeur puisqu’il n’aura pas pu satisfaire son second client, un homme d’un âge certain et qui devra attendre que son médecin soit rappelé par les bons soins de la pharmacienne pour qu’il procède à un changement de médicament compte tenu de sa non-disponibilité. Demeurant positif, le vendeur de ladite pharmacie mise sur une semaine au plus de perturbation avant que tous les dysfonctionnements ne soient résolus.

L’équipe gérante de la pharmacie Oliveri ne le voit pourtant pas de cet œil. Hassan est scandalisé. Pourquoi avoir intégré dans la liste des médicaments concernés par la baisse des prix ceux qui devaient subir juste un arrondi à 0,05 cts ?

«Cela nous pose un grand problème car pour les rendre aux grossistes répartiteurs, nous devons procéder à l’établissement d’un bon de retour et nous ratons des ventes puisque nous devrions attendre que le fournisseur procède aux changements d’étiquetage et nous le renvoie avec tout le retard que cela engendre. Les grossisteries sont dépassées car le délai est insuffisant pour procéder à de tels changements en aussi peu de temps. Ils travaillent jusqu’à 4h du matin au prix de leur santé et leur vie privée mais rien n y fait. La charge de travail est énorme», déplore Hassan.  

Le personnel en officine ne sait plus où donner de la tête. Alors que l’annonce du ministre de la santé affichait une touche d’espoir aux citoyens marocains, la lourde tâche technique pour le passage du mode PPM en mode PPV risque d’être lourde de conséquences. Les laboratoires et les répartiteurs n’ayant pour seul souci que de se mettre aux nouvelles normes alors que le semestre risque de se solder par des chiffres d’affaires quasi nuls. Les langues ne se délient pas pour autant car le sujet est trop politique: il en va de tout un secteur.

Certains laboratoires qui étaient en phase de recrutement ont changé d’avis. Les manques à gagner seront énormes et le fait que la période de transition décrétée a été très courte, le risque de grever dangereusement les bilans guette.

De son côté, le ministre de la santé ne sourcillera pas. La baisse des prix se fera coûte que coûte quel que soit le prix à payer pour les parties prenantes tant sur le plan matériel que physique.
A ce jour, si le prix PPV a été rendu officiel, les opérateurs du secteur ont encore le droit de faire sortir du médicament libellé PPM jusqu’à la fin du mois de juin. Le mois de Ramadan risque d’être dur pour les effectifs engagés dans la course…

Des étiquettes vertes ont été éditées sous le label «PPV» et mises à la disposition des officines pour que leur personnel place lui-même l’étiquette sur le médicament libellé PPM avant la vente effective. Rien n’y fait. Les mutuelles et les assurances maladie devront suivre le trend et continuer à accepter les remboursements dans de telles conditions.

Bref, l’absence de visibilité stresse tout le monde. Le personnel des officines, voyant les cartons préparés et destinés pour les retours à leurs destinataires premiers, jonchés sur le sol des pharmacies appréhende les jours à venir. «Et dire que le mois de juin est annonciateur de congés. Les effectifs en officine risquent d’être réduits alors qu’à aujourd’hui nous sommes trois personnes à chercher des médicaments dans les cartons au grand désarroi d’une clientèle toutefois compréhensive car fidèle».  

Sur le plan technique, le logiciel d’une pharmacie voisine dans le quartier Palmier a tout simplement connu un bug informatique faisant virevolter les marges. Rachid ne sait plus où donner de la tête… «L’inventaire opéré il y a quelques jours n’aura servi à rien du tout. Nous sommes en train de tâtonner et nous naviguons à vue en attendant que les choses reprennent leur cours normal.

Cet état ne s’arrangera qu’à la fin de l’année avec l’inventaire du mois de décembre», affirme-t-il. Tout compte fait, la baisse des prix annoncée en Conseil de gouvernement a créé un très fort engouement dans la sphère politique et médiatique. Sauf que dans le nombre des médicaments concernés par cette baisse il ne faudra pas considérer dans cette catégorie ceux qui n’ont connu qu’un arrondi dans leur prix (0,05 cts). En clair, si la baisse des prix concerne 1.578 médicaments selon le communiqué du ministère de la santé qui a arrosé la presse lundi dernier, seuls 656 produits ont connu une baisse effective allant de 20 à 80% de l’ancien prix !

Pire, les quelques clients rencontrés dans les pharmacies ne se sentent pas vraiment concernés par la baisse des prix à l’exception de l’acheteur de la boîte de Viagra et celui de la Ventoline.
Un tour d’horizon certes non exhaustif est là pour le confirmer (la liste des médicaments étant publiée). C’est le cas de cette dame qui souffre de rhumatisme articulaire aigu et qui se fait traiter depuis des années par un produit qui coûte 612 DH pour une boîte de quatre comprimés.

«Le médicament que j’achète régulièrement a baissé de 40 DH mais la CNSS ne considère pas encore ma maladie comme une maladie chronique pour prendre en charge un traitement aussi onéreux», se plaint la femme, employée dans une grande assurance privée de la place.

Que dire aussi des médicaments traitant le diabète ? Un médicament à base de sitagliptine et chlorhydrate de metformine (pour ne pas citer le médicament) a vu son prix baisser de 440 DH à 437 DH. Une différence de trois dirhams alors qu’un autre médicament pour traiter la maladie a vu son prix passer de 911,40  à 907,00 DH…

Plusieurs médicaments de la liste affichent des baisses comprises entre 3 et 4 DH. C’est le cas d’un médicament très connu pour la prévention contre le cancer du sein qui a vu son prix passer de 800 DH à 796 DH. Bref, la baisse est une bonne chose en soi mais elle demeure relative. Les consommateurs en sont conscients. Les opérateurs ont dressé les limites d’une telle action.

Ce qui est sûr c’est qu’elle ne viendra certainement pas compenser les autres hausses de prix dues au coût de la vie, mises en vigueur par le gouvernement Benkirane. De son côté, le ministre demeure ferme sur les réformes à entreprendre sur l’ensemble du secteur de la santé quel que soit le prix à payer.

A l’heure où nous mettions sous presse, Pr Lhoussaine Louardi, ministre de la santé, est resté injoignable malgré nos nombreux appels. Il faut dire que les chantiers soulevés dans le cadre de la réforme du secteur de la santé sont énormes et sensibles.

Le processus est en marche dans sa globalité. Mais il ne faudra pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Le consommateur marocain est de plus en plus attentif sur les détails… Le discours politique n’étant pas forcément son préféré.

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