Société

Bonnes feuilles : L’élite politique mise à l’écart dès l’indépendance (21)

© D.R

En parlant des cinq leaders Algériens dont l’avion a été détourné en octobre 1956 par l’armée française, Ahmed El Boukhari a prouvé qu’il était limité. En effet, les noms de ces révolutionnaires sont parfaitement connus par les Marocains. Pourtant, El Boukhari ne les a pas tous cités et a mentionné les noms d’autres résistants algériens qui ne figuraient même pas dans ce fameux avion.
Pour rappel, les otages algériens étaient effectivement au nombre de cinq. Quatre leaders politiques et un écrivain, en l’occurrence Mustapha Al Achraf qui sera nommé ambassadeur après l’indépendance de son pays. Quant aux quatre autres, il s’agissait de Ahmed Benbella, Mohamed Boudiaf, Mohamed Khider et Houssine Aït Ahmed. Toutefois, en mars 1962, les autorités françaises ont décidé de libérer ces détenus. Les quatre leaders politiques avaient entre-temps été séparés de l’écrivain lors de leur incarcération. Au moment de leur descente d’avion au Maroc, juste après leur libération, la population marocaine leur avait réservé un accueil triomphal. Les quatre politiques étaient accompagnés de Rabah Bitate, une autre figure de la résistance algérienne qui a occupé par la suite le poste de président de l’Assemblée populaire. Rabah Bitate avait été arrêté en Algérie dans d’autres conditions et incarcéré avec les quatre autres résistants.
Tout ceci pour dire qu’El Boukhari ferais mieux de se contenter de raconter les faits et les évènements qu’il a connus au sein des commissariats et les "points fixes". J’entends par cela les exactions et les tortures qu’ont subies les citoyens. Quant aux autres sujets, il y a des spécialistes capables d’analyser et d’expliquer les conditions dans lesquelles le Maroc a sombré dans les années de plomb.
Quand El Boukhari parle de l’attaque perpétrée par la police contre le siège de l’UNFP, situé dans la rue Allal Benabdellah à Casablanca, dans l’après-midi du 16 juillet 1963, il n’a parlé que de deux journalistes étrangers présents dans la réunion du Comité central. Cette réunion était consacrée à l’examen de l’attitude à adopter vis-à-vis des élections communales qui étaient en cours de préparation au ministère de l’Intérieur.
En fait, ce ministère avait l’intention de falsifier les résultats au profit d’un parti de l’Administration, en l’occurrence le "Front pour la défense des institutions constitutionnelles" (FDIC), créé le 20 mars 1963 par Guédira, alors qu’il était directeur général du Cabinet royal, chargé du ministère de l’Intérieur et de l’Agriculture.
Les deux journalistes en question étaient un Américain et un Marocain, l’actuel conseiller de Sa Majesté, André Azoulay, qui collaborait dans un quotidien francophone dirigé par mon ami Ahmed Benkirane et connu à l’époque sous le nom de "Maroc Information".
Abderrahman Youssoufi, qui présidait cette réunion du Comité central aux côtés de Abderrahim Bouabid, tenait absolument à ce que les médias soient présents à cette réunion parce qu’il savait qu’Oufkir pouvait présenter les membres du Comité central à l’opinion publique nationale comme étant des putschistes.
Mais la présence des deux journalistes, américain et marocain, comme observateurs à cette réunion tout à fait ordinaire a faussé les calculs des policiers qui avaient déjà un scénario tout prêt. Et c’est pour cette raison que les deux journalistes ont subi les foudres du chef de la Sûreté de Casablanca, le commissaire Ali Belkacem, qui n’a cessé de leur demander : Pourquoi vous avez assisté à cette réunion interne du parti ? Et pourquoi vous vous intéresser à l’UNFP plutôt qu’à une autre formation politique?
Deux ans plus tard, André Azoulay sera harcelé lors de l’exercice de son métier de journaliste à "Maroc Information" par le commissaire Driss Basri au cours de l’été 1965. Ce responsable des renseignements généraux à Rabat a été chargé par Oufkir de surveiller les journalistes qui seraient accrédités à couvrir le Sommet de la Ligue arabe à Casablanca. Quand André Azoulay a déposé sa demande d’accréditation au nom de Maroc Information, un journal dont le professionnalisme et l’objectivité dérangeaient énormément les responsables.
Driss Basri n’a pas su comment traiter la demande d’André Azoulay et c’est Oufkir en personne qui s’en est chargé. Résultat : Azoulay a quitté le Maroc pour travailler dans la banque française Paribas où il a rapidement gravi les échelons. Mais ceci n’a pas empêché André Azoulay de rester intimement lié avec ses amis marocains progressistes à travers l’association "Identité et Dialogue" qui est restée très présente sur la scène politique et médiatique. Vers la fin des années 70, après la disparition de la campagne de dénigrement perpétrée par Oufkir, Feu Hassan II a rapidement remarqué le rôle que jouait André Azoulay dans le domaine banquier en France. Il lui a donc demandé de retourner au pays pour devenir son conseiller.
Pour revenir à l’affaire du 16 juillet 1963, El Boukhari ignore complètement ce qui est advenu aux différentes personnes interpellées au siège de l’UNFP, essentiellement Mohamed Elyazghi au sujet duquel Boukhari affirme qu’il a écopé d’une peine de 10 ans pour sa participation au "complot".
En réalité, Elyazghi a été arrêté, au même titre que plusieurs autres responsables de l’Union, puis mis en garde à vue au commissariat de Maârif. La police a ainsi fait fi de son immunité parlementaire, puisqu’il a été élu député de Fès lors des élections du vendredi 17 mai 1963. Elyazghi, au même titre que plusieurs autres députés de l’UNFP, ont été conduits vers Dar El Mokri. Quelques semaines plus tard, Elyazghi a été relâché sans aucun procès. Puis, il a réussi à rejoindre le martyr Mehdi Ben Barka en France pour participer à la campagne de dénonciation de la politique de répression dirigée par Oufkir. Après deux ans de militantisme, Elyazghi est retourné au Maroc, avant l’enlèvement de Mehdi Ben Barka. Et dès son retour, il n’a cessé de faire l’objet de harcèlement systématique, d’arrestations et de détentions. Il séjournait dans des prisons, tantôt militaires, tantôt civiles, sans aucune forme de procès. Parfois, il faisait l’objet de poursuites devant des tribunaux militaires et civils. Et à chaque reprise, il était innocenté.
L’unique fois où il a été jugé à un an de prison, ce fut en 1981 à l’issue d’un procès avec feu Abderrahim Bouabid et le docteur Mohamed Lahbabi, à cause d’un communiqué de l’USFP qui a rejeté l’idée d’organiser un référendum au Sahara. Dans cette affaire, les trois hommes ont été condamnés à un an de prison ferme, puis transférés à Missour. D’un autre côté, Ahmed El Boukhari a parlé de l’attaque perpétrée par une bande criminelle du Cab1 contre la demeure du martyr Mehdi Ben Barka dans le quartier Diour Jamaâ à Rabat. Dans le journal Al Ahdat Al Maghribiya, l’édition du 20 janvier 2005, El Boukhari raconte comment l’épouse de Mehdi a été traitée : "Quand les agents du Cab1 ont pénétré dans la maison de Mehdi Ben Barka, ce dernier avait déjà secrètement quitté le pays.
Il n’y avait que son épouse, ses enfants et quelques proches de la famille". El Boukhari prétend que l’épouse du martyr n’a manifesté aucune objection pour que Dlimi et ses hommes fouillent la maison, etc… Tout ceci est archi-faux. Car l’épouse du martyr n’était pas chez elle au moment de ces faits. Elle se trouvait, avec ses enfants, chez sa sœur qui habitait à Safi. Pour ce qui est du départ secret du martyr Mehdi Ben Barka, ce n’est qu’un tissu de mensonge. Car le départ de Mehdi Ben Barka vers Paris, le matin du 15 juillet 1963, s’est déroulé dans des conditions tout à fait normales.

Traduction : Abdelmohsin El Hassouni

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