La guerre mondiale des images a bien en lieu. Ceci n’est point une boutade. C’est bel et bien une réalité, que nous vivons au quotidien. Cette réalité a pris, depuis le 11 septembre, une ampleur certaine. Une chose est sûre : le pouvoir géo-cathodique a de beaux jours devant lui.
La guerre est désormais faite d’armes, de stratégie militaire et… d’images. Depuis le début du conflit, le plus médiatisé de l’histoire, opposant l’Irak aux forces alliées, deux logiques s’opposent en matière d’information : le faire savoir irakien et le savoir faire américain. Le faire savoir des amateurs, auteurs des photos de la prison d’Abou Ghrib, vient de donner à l’image, arme de guerre, une dimension inattendue. Leurs photos, relayées par les télévisions, les sites internet et la presse de par le monde, ont suffi pour stimuler l’indignation planétaire. Ils ont réussi à rendre caducs tous les discours sur l’oncle Sam, libérateur des peuples opprimés et gardien du temple des valeurs universelles.
L’insoutenable sévérité des images d’Abou Ghrib n’est en fait que le déclic qui a fait flancher le moral des Arabo-musulmans certes, mais tous ceux et celles qui, de part le monde s’offensent des atteintes à la dignité des hommes et des femmes. Ceux et celles qui n’ont commis d’autre tort que de se retrouver un beau jour entre les mains des geôliers sans foi ni loi. Seuls les états d’âme de certains de leurs bourreaux, et surtout de leur gadget magique : l’appareil photo, ont pu remettre la présence américaine en terre de l’Euphrate dans son véritable contexte.
Mieux. Ces simples photos d’amateurs ont réussi à rendre obsolète « la variante musclée du droit d’ingérence ».
De leur côté, les professionnels de l’image et les reporters de guerre, sont boulimiques et insatiables d’images fraîches et exclusives. La retransmission de la guerre en temps réel « la reality war », les interminables « live », en vogue dans les télévisions, exigent de faire le plein d’images, d’être sur tous les fronts, de puiser dans toutes les ressources, et de recourir à toutes les sources, des plus conventionnelles aux plus inattendues. Des séquences isolées des échauffourées sont filmées et diffusées en « live », à des téléspectateurs médusés, bombardés d’images. Ceux-ci n’ont d’autre choix que de subir la scénarisation une guerre diffusée en boucle. Neutralisés, piégés, les téléspectateurs sont fatalement dépourvus de toute capacité d’analyse car inhibés par le choc des images. Un nouveau rapport à l’image a toutefois été possible chez la communauté musulmane grâce notamment aux chaînes de télévision satellitaires, Al Jazeeza en tête. Ils ont ainsi pu être rééduqués à l’image, qui rappelant le, a longtemps été, sacrilège. Même échaudés par la bourde de Timisoara, il arrive que les journalistes oublient de garder la tête froide, de comparer, de vérifier, de recouper…
Et pourtant, la méfiance est de plus en plus de mise. Les journalistes demandent sans cesse des précisions, réclament confirmations, récusent le principe des images à doses homéopathiques. Ils discutent, se demandent si ce qu’on leur montre ne sont pas de vrais faux blessés, si les prisonniers ne sont pas de simples figurants recrutés pour la circonstance… Le vocable « vérifier », a été ainsi un leitmotiv chez les journalistes qui couvraient les débuts du conflit contre l’Irak. Les journalistes assurant les directs à partir des studios n’avaient de cesse de sommer leur reporters et envoyés spéciaux pour qu’ils vérifient et re vérifient leurs propos. Objectif : ne pas se laisser systématiquement instrumentaliser par les « officiers de guerre ». Les journalistes vont jusqu’à récuser des données qu’on veut leur faire gober.
L’échange journaliste de la BBC/ Tommy Franks, officier supérieur américain ayant animé les conférences de presse des alliés, restera dans les annales. Le journaliste anglais discutait le bien fondé d’une photo utilisée dans la démonstration vidéo du staff allié. Le Marketing de guerre n’a de cesse de perfectionner ses outils. Il se trouve confronté à la donne de la véracité à l’heure où le mensonge et le simulacre ont été légitimés dans plusieurs autres circonstances similaires : Pas question de diffuser les images des morts et des prisonniers de guerre américains. Les auteurs seraient, dit-on, passibles de répondre du délit de crime de guerre. Les journalistes devront se contenter des images « kleen », aseptisées et filtrées par les services de communication.Dans le siècle dernier, la médiatisation de la guerre, inéquitable, contre le Vietnam avait mis à nu les bavures des Américains. Ils finirent par céder à la pression de l’opinion publique. Les Américains perdent-ils les guerres, faute de ne pas savoir en gérer les images ?
Qu’à cela ne tienne. Plus question pour eux de se laisser titiller par des journalistes trop curieux. Dans le conflit qui les oppose, ainsi que leurs alliés, à l’Irak, ils les « encadrent », et les embarquent sur les mêmes engins de guerre que les soldats. Ils gardent un oeil vigilant sur « l’oeil » de leurs caméras. Les journalistes ne filmeront que ce que l’administration américaine voudra bien qu’ils rapportent à l’opinion publique américaine et internationale. Les limites entre le voyeurisme et le journalisme de terrain se brouillent. Le diktat de l’angle de prise de vue unique s’impose.
Les lignes rouges ressurgissent dès lors au grand jour dans le pays de la liberté et du pluralisme des idées et des opinions. Depuis le début du conflit contre l’Irak, l’image des Américains dans le monde n’a jamais été aussi malmenée. Un sénateur républicain Henry Hyde a eu cette réflexion fort révélatrice : « Comment se fait-il qu’un pays qui a inventé Hollywood et Madison Avenue ait tant de mal à promouvoir une image positive de soi à l’étranger ? ». Les Américains tentent des sauvetages désespérés.
Et pour ce faire, ils ont recours, entre autres, à l’image. Des millions de dollars sont engloutis dans des campagnes publicitaires, tous supports confondus, pour corriger ce qu’ils appellent la « perception erronée » de la société américaine.
Al Horra (sic !), web, affichettes, sourires gras et gros cachets… tous les moyens sont bons pourvu que Bush and Co, redorent leur blason terni par tant de bavures et se débrouillent une nouvelle image de marque.
Jusqu’où la loi de l’image saurait-elle participer à la refonte d’un nouvel ordre mondial fait d’éthique, d’équité, du respect d’autrui? Existe-t-il une guerre sans images de cadavres, une guerre à « zéro dommage cathodique » ?
Les valeurs fondatrices des médias n’ont-elles pas pour essence de conférer au journaliste/médiateur le rôle de régulateur ?
En attendant de trouver des réponses à toutes ces questions et à bien d’autres, la manipulation de l’opinion publique et l’asservissement des médias, et de la télévision en particulier, sont de plus en plus omniprésents.
• Nadia Lamhaidi
Enseignante à l’Institut supérieur de l’information et de la Communication









