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Dialogue social – réforme retraites : 1.320 jours de cotisation pour accéder à la retraite

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Ce que les chiffres ne disent pas

1.320 jours pour la dignité : Le seuil d’accès à la pension de vieillesse est passé de 3.240 à 1.320 jours de cotisation. Une réforme qui redonne un droit à ceux qui avaient travaillé toute leur vie sans jamais atteindre le seuil requis.

Il fait encore nuit dans le quartier. Une lumière jaune clignote au coin de la rue, et le silence n’est troublé que par le claquement sec d’un rideau métallique qu’on relève. Boubker est déjà là. Il a poussé la porte du dépôt comme il le fait depuis des années, et l’odeur familière du bois, du ciment et du métal l’accueille avant même que le quartier ne s’éveille. Quand les premiers ouvriers passeront chercher leurs sacs de plâtre ou de ciment, lui aura déjà rangé les livraisons de la veille, vérifié les stocks, sorti les commandes du jour. C’est un travail qu’il connaît par cœur.
Boubker a soixante-deux ans. Une silhouette sèche, des mains larges et calleuses, un sourire qui se déploie lentement, comme s’il voulait s’assurer de bien vouloir s’installer. Il fait partie de ces travailleurs qu’on ne voit pas, ceux qui font tourner les villes avant que leurs habitants ne se réveillent. Magasinier dans une quincaillerie, puis dans un dépôt de matériaux, puis dans un autre. Manutentionnaire à l’occasion. Livreur quand il fallait dépanner. Il a tout fait. Tout, sauf une chose : choisir.
« Je n’ai pas fini mes études. Je n’en ai pas eu le temps. Mon père est parti tôt. Et quand tu es l’aîné, tu deviens l’homme de la famille avant d’être un homme. » Il dit cela sans amertume. Comme on énonce un fait.
Avant, il y avait ce qu’il appelle «la vie qui avance». Se lever à 5 h, ouvrir le dépôt à 6 h, accueillir les premiers maîtres-maçons venus s’approvisionner pour leur chantier. Un patron qui le déclarait, puis un autre qui ne le faisait pas. Une boutique qui fermait, une autre qui ouvrait à deux rues de là.
« Lefiaq bekri b’dheb mechri », aimait-il dire à ceux qui s’étonnaient de ses horaires. Il n’aimait pas qu’on le plaigne, d’ailleurs, il ne s’est jamais plaint. Il aimait travailler, dignement, la tête haute.
Il s’est marié. Lui et sa femme n’ont pas eu d’enfants. Il en parle peu. « J’aurais voulu leur donner ce que je n’ai pas eu. L’école jusqu’au bout. Le droit de choisir un métier qu’on aime, pas seulement un métier qui nourrit. »
Ce qu’il ne disait pas, c’est que la force, ça s’use. Que les genoux finissent par parler. Que porter des sacs de ciment à soixante ans, ce n’est plus le même geste qu’à trente.
Le jour où il est entré à l’agence CNSS pour se renseigner sur sa retraite, il pensait que le plus dur était derrière lui. Il avait apporté ses papiers dans une chemise en plastique, soigneusement rangés. Il s’est assis. Il a attendu. Et puis le couperet est tombé.
3.240 jours. C’était le seuil. Dix années de cotisations déclarées. Lui en avait moins. Beaucoup moins. Entre les patrons qui le déclaraient et ceux qui «oubliaient», entre les dépôts qui mettaient la clé sous la porte et les périodes où on le payait à la semaine parce que c’était plus simple – pour eux -, sa «carrière» s’était dispersée dans les angles morts du système. Il avait travaillé. Il n’avait juste pas été compté.
«Je sais compter, mais je ne sais pas faire les calculs compliqués. Ce que je sais, c’est que j’ai travaillé. Et là, on me disait que tout ça, ça ne valait rien.» Il est rentré chez lui ce jour-là. Il a regardé sa femme et il a dit : «On va trouver.» Sans bien savoir comment.

Et puis, un matin de mai 2025, sur le téléphone d’un voisin, il voit passer une vidéo : le seuil de cotisations avait changé. Plus de 3.240 jours. 1.320 jours, quatre années de cotisations déclarées suffisaient désormais pour ouvrir droit à une pension de vieillesse. Avec effet rétroactif au 1er janvier 2023.
Boubker est retourné à l’agence. Cette fois, on lui a dit oui. « La femme du guichet m’a dit «Ssi Boubker, vous y avez droit.»
Sa pension n’est pas énorme. Ce n’est pas une fortune, et personne ne prétendra le contraire. Mais c’est quelque chose. C’est un nom sur un registre. C’est la fin d’une invisibilité qui a duré trop longtemps. « C’est vrai que ce n’est pas énorme. Mais je n’aurai pas à tendre la main. C’est ça, la dignité. »
Et pour ceux qui n’atteignent même pas les 1.320 jours, la réforme a prévu autre chose : la possibilité de récupérer les cotisations patronales en plus des salariales et. Plus question que des années de travail s’évaporent dans le silence administratif.

Le 1er mai 2025, le seuil d’accès à la pension de vieillesse au Maroc est officiellement passé de 3.240 à 1.320 jours de cotisation. Cette mesure, issue de l’accord du dialogue social, ouvre enfin l’accès à une pension de retraite à des centaines de milliers de Marocains.
Mais soyons honnêtes : ce n’est qu’une étape. La grande réforme systémique des retraites est en cours de discussion. Le dossier est complexe, parfois conflictuel. Tout le monde le sait. Personne ne prétend que c’est gagné. Mais pour la première fois, syndicats, patronat et gouvernement se parlent en pensant à des travailleurs comme Boubker. Et ça aussi, ça compte.
Ce matin, Boubker s’est levé à 5 h. Vieille habitude. Il a préparé son thé, fait sa prière puis a regardé par la fenêtre la rue encore noire. Il n’ira plus au dépôt. Et ce matin-là, pour la première fois depuis longtemps, Boubker a fait quelque chose d’étrange, de presque scandaleux pour un homme comme lui : Il s’est rendormi.